On connaît l’art supérieur d’Olivier Rolin pour composer à partir de ses souvenirs d’amour, de voyages ou de lectures des récits superbes et tournoyants. Avec Jusqu’à ce que mort s’ensuive, il change de formule: ce ne sont plus des anecdotes de différentes origines qui se convoquent les unes les autres pour étourdir et enivrer le lecteur, mais une anecdote historique constituant une page des Misérables qui va déclencher tout le processus: lorsque deux révolutionnaires français exilés à Londres: Frédéric Cournet, ancien officier de Marine, et Emmanuel Barthélémy, ouvrier mécanicien, se retrouvent sur un pré pour régler leur différend à coups de pistolets et offrir à l’Angleterre le dernier duel fatal de son Histoire.
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Cette petite histoire va servir de porte à Rolin pour se jeter, et nous avec, dans le Paris insurgé de 1848, puis dans les existences de ces deux adversaires aux allures d’archétypes: Cournet, le grand rebelle coureur, joueur, flambeur, instable et magnifique, d’un côté; de l’autre: Barthélémy, le petit froid, implacable, cérébral, fanatique. Les deux jouent dans un drame où le pouvoir est précaire et violent et où la répression est d’une brutalité qui ferait passer les plus « sécuritaires » d’aujourd’hui pour des assistantes sociales. Par ailleurs, la foi révolutionnaire a des ardeurs mystiques, quand les lanceurs de pavés d’alors admettent le risque des balles et du bagne sans ciller, et, aussi « citoyens » soient-ils, se montrent prêts à mourir pour une question d’honneur comme un aristocrate de l’Ancien Régime.
répercussion infinie
Composant son livre avec des allers-retours, des travelings, des enquêtes, des résumés de procès, des contextualisations et des échos littéraires, Rolin fabrique comme une mosaïque narrative qui ne cesse d’intercaler les pièces pour donner de l’épaisseur à son histoire et à ses protagonistes, mais aussi créer une intimité, cultiver une familiarité avec ce plan lointain tout en entretenant une connivence avec le lecteur, alignant tous les degrés pour nous fasciner et nous émouvoir, après avoir rendu ses sujets merveilleusement prégnants. Il y a une élégance, un charme, un humour subtil dans le ton du narrateur qui crée l’unité entre les niveaux et les dates, et qui nous communique le relief sensible de ce XIXe siècle en furie.
Il y a une élégance, un charme, un humour subtil dans le ton du narrateur qui nous communique le relief sensible de ce xixe siècle en furie
Par cette manière de ruminer des faits lointains comme une affaire personnelle, Olivier Rolin confère également à son récit une dimension universelle. Une histoire (deux destins) arrachée à un grand livre, renvoyée à la Grande Histoire, redéployée, à nouveau perçue, actualisée, méditée, comparée au réel présent, donnant lieu à un nouveau livre. D’une anecdote à l’autre, d’une vie à la suivante, d’un livre ancien au livre nouveau, tout se répercute au sein d’une trame narrative infinie vers quoi le récit de Rolin fait signe. Si Grégoire Bouiller, en 2022, avec Le Cœur ne cède pas avait construit un livre démesuré à partir d’un fait divers morbide, Olivier Rolin compose lui, avec la même passion dévorante pour un autre fait divers, un livre exactement mesuré, mais il l’insère sur la tapisserie infinie des destins tragiques. Magistral.

QUE MORT
S’ENSUIVE,
OLIVIER ROLIN,
Gallimard,
208p., 19€





