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Patrice Franceschi : « Reforgeons notre corps et notre esprit pour le combat »

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Publié le

3 juin 2019

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Écrivain-aventurier ayant écumé guerres et révolutions, Patrice Franceschi nous livre le fruit de son expérience dans un manuel de combat d’excellente facture. En écho au succès d’un Sylvain Tesson, il semblerait qu’après la fin des idéologies et devant les impasses de l’individualisme contemporain, la morale héroïque revienne en force. Rencontre avec un stoïcien du futur.

 

Pour qu’une telle entreprise ne sonne pas comme du chiqué, ce qui est le cas, il vous a fallu accumuler une certaine expérience…

Si on veut donner des préceptes, il faut disposer d’une réelle expérience du « gouvernement de soi », parce que c’est ce que recouvre l’éthique. J’ai donc attendu pour écrire un traité de ce genre qui est la synthèse de deux choses: quarante ans d’engagement dans le monde, puisque j’ai passé l’essentiel de ma vie dans des sociétés autres que la mienne et que j’ai participé autant à des révolutions qu’à des guerres; et d’une dizaine d’années de travaux de philosophie politique à la Sorbonne. Je me place dans la tradition des écrivains qui étaient aussi des hommes d’action, de Saint Ex à Conrad en passant par Hemingway, Malraux et tous les autres. Pour moi, la littérature, c’est un auteur qui a quelque chose à  dire de la condition humaine. Tout le reste est vain.

 

Pourquoi cette référence au Japon, puisque vos influences sont essentiellement européennes ?

J’ai gardé des arts martiaux cette idée de la maîtrise de soi dans la violence. On oublie par ailleurs que les philosophes, jusqu’à Descartes, étaient tous aussi des soldats. Si la patrie était en danger, si la morale était en danger, si ce en quoi ils croyaient était en danger, ils partaient combattre. On croit aujourd’hui à tort qu’un humaniste serait censé être un pacifiste. Or, à mes yeux, aucune valeur, aucun droit, aucune justice, ne peut durer dans le temps sans une force pour la défendre.

 

Lire aussi : Dialogue au-delà de la mort 

 

Dans ces temps troublés où tout devient liquide et où tout repère s’efface, il est clair qu’il faut restituer cette idée d’une dignité du combat: Cicéron dit que « Quand les circonstances l’exigent, il faut savoir entrer dans la mêlée et préférer la mort à la servitude ». L’Éthique du samouraï moderne dit que la paix ne peut être instituée que par des peuples sûrs d’eux-mêmes et suffisamment humanistes pour ne pas se transformer en menaces pour les autres.

 

Vous évoquez fréquemment la crise de la raison qui atteint paradoxalement un monde par ailleurs si rationaliste…

Nous assistons à un retour de l’irrationnel qui laisse toute la place à l’émotion, laquelle est devenue la grande prêtresse du monde. C’est, avec elle, le retour d’une certaine folie et aussi des superstitions comme le montre le succès des théories complotistes, la thèse de la terre plate ou l’invention de la  «grossophobie ». Face à cette crise morale, il faut redonner une éthique qui prend le risque de juger et de dire où est le bien et le mal, le beau et le laid, le grand et le petit, le vrai et le faux. Le relativiste
qui refuse de poser ces jugements glisse invariablement vers une forme de nihilisme.

 

Face à cette crise morale, il faut redonner une éthique qui prend le risque de juger et de dire où est le bien et le mal, le beau et le laid, le grand et le petit, le vrai et le faux. 

Patrice Franceschi

La mort est devenue l’un des grands tabous de notre époque, qu’en pense le guerrier que vous êtes ?

S’est opérée une bascule très nette selon laquelle on est passé des sentiments aux bons sentiments, de la sensibilité à la sensiblerie, de la non-crainte de la mort des stoïciens à la crainte absolue d’aujourd’hui, confinant au tabou. Tout cela est naturel dans une cité en paix, puisque ce dont on n’a plus besoin disparaît. Le problème, c’est que tandis que nous en sommes en paix parce que nous habitons la partie privilégiée du monde, partout ailleurs, c’est la guerre, et le courage, toujours nécessaire, ne disparaît pas. Nous sommes devenus d’une fragilité biologique et psychologique incroyable. Reforgeons notre corps et notre esprit pour le combat.

 

N’y a-t-il pas à un problème en France à admettre que nous sommes en guerre en dépit des déclarations dans ce sens ?

On nous a déclaré la guerre. Qui? L’islamisme mondial. Depuis quand? Le premier choc pétrolier, en 1974, qui a permis aux Saoudiens d’utiliser notre argent contre nous. Les salafistes sont alors venus au secours des Frères musulmans, qu’ils trouvaient un peu mou, afin d’islamiser le monde entier par le fer et par le feu.

 

Lire aussi: Bernard Quiriny: le grand art du bref 

 

Nous sommes donc face à un totalitarisme dont les premières victimes sont les musulmans eux-mêmes, qu’il faut combattre et vaincre avec simplicité — mais en le nommant. Le combat est d’ordre politique, civilisationnel et même vestimentaire. On nous a déclaré la guerre, mais nous devrions être assez sûrs de nous et sereins pour pouvoir vaincre l’ennemi avec facilité. Sauf que pour adopter une telle attitude, il faut être capable de s’aimer suffisamment.

 

Cette haine de soi ne recouvre-t-elle pas un narcissisme insidieux ?

C’est parce qu’on se déteste collectivement qu’individuellement, on s’admire. Si une société devient atomisée au point où elle le devient aujourd’hui, l’autre ne peut plus être un partenaire, mais seulement un obstacle à mon narcissisme et par conséquent la dimension politique s’efface au risque que tout le monde disparaisse.

 

Vous présentez votre éthique comme ouverte à tous. Le commerce semble l’exception à cette ouverture…

Je récupère plein de gens d’écoles de commerce qui m’expliquent qu’on leur a enseigné comment abandonner toute morale et chercher les failles des gens pour leur vendre des choses dont ils n’ont pas besoin. Il faut choisir, soit vous vous levez le matin en pensant au profit, soit en vous demandant ce que vous pouvez ajouter de bien au monde. C’est l’un ou l’autre.

 

Vous écrivez : « Être davantage victime que son voisin, telle est la grande compétition des temps modernes »…

Il fut un temps où on préférait cacher le fait d’avoir été victime parce que c’était honteux. Aujourd’hui, alors que plus rien ne vaut rien, ça devient formidable de devenir une victime parce que la société me reconnaîtra et me donnera une compensation.

 

Vous semblez en opposition avec toutes les valeurs promues par l’époque, non ?

Je suis à contre-courant, oui mais il faut toujours penser les trois temps à la fois: passé, présent et avenir. Ce que je dis a valu hier, vaudra demain, ne vaut pas pour l’instant. C’est la modernité qui va à contre-courant de ce qui est universel et atemporel, c’est elle qui a tort. Le samouraï moderne est la figure de l’homme libre de demain.

 

Atteindre ce qui nous dépasse

Sous-titré « Petit manuel de combat pour temps de désarroi », le livre de Patrice Franceschi rassemble 327 propos répartis en cinq livres, mis en scène comme les conseils d’un maître japonais à ses disciples voués à devenir des « samouraïs modernes ». Résumé puissant et roboratif de l’éthique d’un écrivain-homme d’action arrivé à l’âge de condenser son expérience pour la livrer, L’Éthique du samouraï moderne tient du traité stoïcien et de l’esprit du Saint Ex de Citadelle.   Assumer sans ridicule une telle posture est en soi une sacrée gageüre, que relève avec brio Franceschi. Sobres, riches, justes, tranchants, ses propos représentent de véritables armes spi-
rituelles pour tenir droit par gros temps. Les idéologies sont mortes, les masses sont aveugles, le narcissisme est vain; vive l’éthique des hommes libres parés au combat et à servir ce qui les dépasse. 

Romaric Sangars

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