Selon vous, l’euthanasie est-elle une bonne solution pour mettre fin à vos jours ?
La première question à se poser, c’est : « de quoi parle-t-on quand on parle d’euthanasie ? » Il y a plusieurs procédés pour exercer ce qu’on appelle une euthanasie. Les résultats des sondages montrent que la majorité des Français souhaite la légalisation. Mais selon quel modèle ? Il est facile de faire des sondages pour faire monter la sauce politique, sans que les sondés sachent de quoi l’on parle exactement. L’euthanasie finira par entrer en vigueur, nous n’y échapperons pas, et c’est tant mieux. Mais doit-on se calquer sur les Belges et laisser cette responsabilité essentiellement aux médecins généralistes ? Ou peut-être choisir le modèle suisse, beaucoup plus libre pour ne pas dire libéral ? On sait qu’il y a eu quelques dérapages en Suisse, où des personnes qui ne remplissaient pas les conditions d’accès à l’euthanasie y ont quand même eu accès en falsifiant quelques documents. Reste aussi la méthode américaine où un médecin prescrit une dose létale et le patient rentre à la maison et se débrouille ? C’est une procédure critiquable, mais il se trouve que quand les gens ont en main une dose létale de médicament, pour la plupart, ils ne l’utilisent pas.
Il faut savoir ce que l’on veut, ce qui n’est pas le cas pour le moment. La France autorise une forme d’euthanasie qui ne dit pas son nom avec la loi Claeys-Leonetti : on peut vous administrer une dose de médicament pour vous soulager. Autrement dit, on vous plonge dans un sommeil très profond pour ne plus vous réveiller. Selon moi, c’est une loi, qui permet aux politiques de ne pas mener de combats et aux médecins de se couvrir sans avoir à vous injecter une dose létale.
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Vous parliez de la Belgique, où ce sont les médecins qui s’occupent d’effectuer les euthanasies. Pensez-vous que ça puisse être un acte trop lourd à porter pour les médecins ?
C’est souvent le cas : j’ai mené une enquête pour mon livre, et dans ce cadre j’ai interviewé un généraliste, Yves de Locht, un de ces médecins à l’ancienne qui connaissait très bien ses patients, et qui accomplissait ce geste comme une ultime mission. Accompagner un patient incurable jusqu’au bout et agir pour abréger ses souffrances ne lui faisait pas rompre son serment d’Hippocrate. Au contraire, il estimait que cela fait partie de ses obligations. Il n’y a aucun médecin à qui cela ne coûte rien. Les Belges ont un solide réseau professionnel qui permet aux médecins comme aux infirmiers, à tous ceux qui prennent des décisions en la matière, d’échanger, de se surveiller mutuellement et aussi de se soutenir. Ce n’est pas comme si on tuait à la chaîne, en cédant devant des caprices passagers des patients lassés de vivre. Il faut arrêter avec cette hystérie.
Vous pensez qu’il vaut mieux un système à la belge, où c’est le médecin qui fait le geste, ou bien un système à l’américaine où la personne se donne la mort elle-même ?
Je dirais : pourquoi pas les deux ? Il y a des patients qui sont encadrés depuis de longues années par leur généraliste, et dans ce cas c’est le médecin qui effectuerait le geste. C’est une question qui va se poser pour la majorité d’entre nous, car ce que la médecine sait faire technologiquement parlant, elle le fera, pas toujours dans notre intérêt. Même si l’acharnement thérapeutique est interdit, les vingt dernières années de votre vie se résument à des visites médicales. Vous êtes rafistolé au fur et à mesure de votre vie. Anne-Laure Bloch, une neurologue, a une formule à la fois excellente et terrifiante pour dénoncer une « médecine qui créée du handicap ». Ce qui est vrai. D’abord, il faudrait se demander s’il est souhaitable que nous fassions ce que nous pouvons techniquement faire, au lieu d’examiner les bénéfices à long terme pour le patient. Nous fabriquons des êtres en grande souffrance parce que nous ne savons pas s’empêcher de soigner. Un exemple de mon livre, celui d’une Italienne avec des métastases, un cancer généralisé, à qui on a décidé néanmoins d’enlever une tumeur par une intervention chirurgicale très lourde. Au final, elle a demandé une euthanasie en Suisse. Dans certains cas, il faudrait que les patients aient la possibilité de faire une injonction chez eux avec leurs proches. Mais le problème avec la méthode américaine, c’est que le médicament peut se retrouver dans les mains d’une autre personne que celle à qui elle a été prescrite. C’est compliqué et délicat, car il y a aussi des gens qui se sentent apaisés par le fait de mourir chez eux, donc, je ne vois pas pourquoi on devrait le leur refuser.
Même si l’acharnement thérapeutique est interdit, les vingt dernières années de votre vie se résument à des visites médicales.
Mais n’aurait-on pas aujourd’hui finalement tendance à ne voir la vieillesse que par le prisme de la souffrance ?
Parce que malheureusement, pour la plupart des gens, elle est une souffrance. Il suffit d’évoquer le bouleversant roman de Philippe Roth, Un homme. Les gens qui arrivent à 85 ans prennent en moyenne 10 pilules différentes par jour, parce qu’elles souffrent de multi-pathologies. L’écrasante majorité des femmes est frappée par la démence sénile. Statistiquement parlant, c’est hélas notre avenir à tous. Il serait formidable que les personnes âgées trouvent leur place dans la société, et qu’elles soient valorisées pour leur savoir et leur expérience de vie, mais ce n’est pas ce qui se passe actuellement. D’une part nous avons affaire à l’ultra valorisation de la jeunesse, de l’autre nous manquons de moyens. Qui d’entre nous, avec la meilleure volonté et dévouement, peut se permettre de s’occuper d’un aïeul alité, qui nécessite une surveillance permanente ? Il s’agit d’une logistique et de possibilités financières qui sont inaccessibles à la plupart d’entre nous.
Avec résignation et lâcheté, nous nous séparons de nos vieux, nous les enfermons dans des EHPAD, au point que pendant la pandémie, si vous vous souvenez bien, on a voulu tellement bien les protéger qu’on les a coupés du monde extérieur. C’est d’une cruauté sans nom : le peu de contact qu’ils avaient avec l’extérieur, on le leur a enlevé. Honnêtement, il y a un certain degré d’hypocrisie dans la société française qui passe difficilement. Le dernier scandale des maltraitances dans les EPHAD, l’affaire Orpea, donne l’image de la façon dont sont traitées les personnes âgées. Nous en sommes tous co-responsables.
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N’y aura-t-il pas des abus où les familles vont les pousser vers la porte de sortie en leur disant : « Tu es un poids, il est temps de laisser ta place » ?
Ne parlez pas de cela au futur, c’est déjà le cas et ce depuis des années. Et ce n’est pas l’euthanasie qui va changer quoi que ce soit. Elle va juste soulager l’enfer dans lequel certaines personnes sans solution se trouvent.
Ne pensez-vous pas qu’il y aura une hausse du nombre de personnes allant vers la mort ?
Je ne sais et ne saurais le dire. Globalement, les personnes qui sont entourées par leurs proches, qui ne sont pas isolées, n’ont pas du tout envie de mourir au plus vite. Parfois, ce qui m’a été raconté par les médecins, quelqu’un dans un cas désespéré survit pendant des semaines ou des moins poussé par le souhait de voir son petit enfant à naître. J’ai été aussi très surprise par ce qu’il s’est passé durant la pandémie : un reportage diffusé par France 2 nous a montré par exemple une femme de 78 ans qui refusait que des étrangers, y compris sa petite fille, n’entrent dans son EHPAD. Autrement dit, il y a aussi ceux qui s’accrochent à la vie, même dépouillée de son sens et de son essence.
N’était-ce pas un phénomène exceptionnel dû au climat de peur instauré ?
En partie, sans doute. D’ailleurs, ce climat de peur a été sagement distillé, accompagné d’une propagande comme je n’en avais plus vu depuis la chute du mur de Berlin. En cela, le gouvernement s’est extraordinairement bien débrouillé. Il ne s’agit pas de minimiser les risques, bien sûr. Mais entre prévention, prise des mesures nécessaires, et une hystérie politicarde, il y a une différence.
Les grands dépressifs souffrent continuellement, mais malgré tout, peuvent aussi vivre quelques moments de joie.
Pour l’euthanasie, on a beaucoup parlé des personnes âgées, mais le sujet pourrait aussi concerner des personnes jeunes souffrant de problèmes psychiques. Pensez-vous qu’il faille autoriser l’euthanasie dans ce genre de cas ?
La Belgique a autorisé l’euthanasie pour les cas de souffrance psychique et psychologique insoutenable. Maintenant, toute la délicatesse est de savoir ce qu’est une souffrance psychique insoutenable, et qui en détermine les critères. C’est là-dessus que s’est posée la question des grands dépressifs, des cas de démence sénile, et d’Alzheimer. Sachant qu’on prend toujours les positions de personnes en bonne santé, les résultats sont faussés. Personnellement, je pense que c’est très risqué. Il y a eu des cas d’euthanasies de grands dépressifs en Belgique, je me souviens notamment d’une personne qui avait fait dix tentatives de suicide, allant jusqu’à s’immoler, et on a fini par accepter son euthanasie. Honnêtement, je n’ai pas de réponse univoque en ce qui concerne les cas si complexes.
De même, on avait autorisé l’euthanasie d’un homme qui avait fait une transition de sexe et qui l’avait regretté. C’est terrible et c’est le glissement qu’il faut éviter à tout prix. Les grands dépressifs souffrent continuellement, mais malgré tout, peuvent aussi vivre quelques moments de joie. Je pense qu’il faut d’abord tout faire pour les accompagner.
On peut craindre en effet qu’il y ait une mort de l’espoir.
Vous savez, c’est un peu plus complexe que cela, et c’est très injuste. Malheureusement, tous les médecins avec qui j’ai parlé à l’époque m’ont dit que s’il y a deux patients cancéreux, l’un entouré de sa famille, mais dans un état désespéré, l’autre tout seul, mais dans un état stable, celui qui est entouré vivra plus longtemps que celui qui est dans un état stable mais seul. La médecine n’est pas uniquement de la science, il y a une place pour les miracles. L’injustice est due à la solitude des personnes âgées dans notre société, et contre cela, nous n’avons pas de médicaments. C’est vous et ce que vous avez réussi à construire pendant votre vie.

Plein jour, 392 p., 21 €





