En quoi l’idéologie woke n’est-elle qu’une pure négation ? Quid de ses promesses d’émancipation et d’unité ?
Le wokisme comme pure négation est à mon sens la seule hypothèse capable de donner une forme de cohérence à ce courant riche en contradictions. Ainsi, dans le domaine du genre, la fluidité et le constructivisme sont sacralisés (courants postmodernes et Judith Butler) tandis que dans le domaine de la race, la rigidité et l’essentialisme sont préférés (néo-marxisme et Kimberlé Crenshaw).
La seule unité concevable qui transcende ces contradictions majeures est une unité négative. Lorsque ces militants se définissent en un mot, ils ont tendance à se dire « anti-racistes ». Le terme académique le plus populaire depuis plusieurs décennies est « déconstruction ». Ils résument leur action sous le slogan de « lutter contre les discriminations ». Leurs méthodes privilégiées sont les « annulations » et les « déboulonnages » de statues. La primauté de la négation suinte de partout pour celui qui veut bien la voir.
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Toutefois, vous évoquez à juste titre des contre- arguments. L’émancipation n’est-elle pas un processus positif situé au cœur de leur projet ? L’intersectionnalité n’est-elle pas l’affirmation d’une communauté ? Pour l’émancipation, autre nom de la liberté libérale – liberté conçue « négativement » comme pure absence de contraintes –, il faut rappeler qu’elle est un processus de destruction. On s’émancipe de, et non pour. Cette destruction peut être perçue comme souhaitable, comme celle des attaches non-choisies par l’individu qui peuvent lui paraître étouffantes, mais reste « négative ». Idem pour l’intersectionnalité, qui promet une unité, une communauté, mais de façon purement négative. Derrière ses concepts « neufs » et son vernis « innovant », l’intersectionnalité promeut le mécanisme archaïque du bouc émissaire. Sans l’homme blanc hétérosexuel, cette « communauté » de ressentiment se dissoudrait.
Comment caractériseriez-vous la psychologie des militants woke ? Ne sont-ils pas, d’une certaine manière, des victimes de la modernité ?
Ils subissent en tout cas de plein fouet la crise du sens qui traverse l’Occident depuis plusieurs décennies. Christopher Lasch note que notre conception moderne de la liberté sacralise l’indépendance à tout prix tandis que dans les faits, l’homme moderne est incroyablement dépendant de bureaucraties privées et publiques. Cette contradiction est difficile à vivre psychologiquement, et le narcissisme en est l’un des fruits. Le narcissisme selon Lasch n’est pas une indépendance arrogante, mais au contraire une dépendance affective sur des stimuli externes. Le militant woke entretient un rapport binaire aux grandes figures occidentales : soit les trahir pour qu’elles lui donnent raison en soutenant ses luttes de 2023, soit les déboulonner. Le woke peut aduler Jeanne d’Arc à la condition, comme nous l’avons vu récemment au Globe Theater à Londres, de la faire passer pour « non-binaire ». Le monde extérieur doit prolonger le sujet, ou disparaître.
Christopher Lasch note que notre conception moderne de la liberté sacralise l’indépendance à tout prix tandis que dans les faits, l’homme moderne est incroyablement dépendant de bureaucraties privées et publiques.
Pierre Valentin
Une autre grille d’analyse psychologique pertinente est celle de la surprotection des enfants, dont les espaces de jeu sans surveillance se réduisent en Occident à peau de chagrin. Cela crée des générations incapables de gérer un désaccord sans l’aide d’une source d’autorité. Dans le bac à sable, ce sont les parents « hélicoptères » qui survolent leurs progénitures, prêtes à intervenir pour la moindre contrariété. Dans les universités, c’est une bureaucratie omniprésente qui sert bien souvent de réceptacle à délation. On ne peut comprendre cette révolution idéologique sans étudier son soubassement psychologique.
Pourquoi la révolution woke est-elle condamnée à s’autodétruire ? À quel horizon ?
Toute spirale de pureté est vouée à imploser. Prenons l’exemple du drapeau LGBT. Conformément au diktat de « l’inclusivité », il doit toujours accueillir de nouvelles couleurs, de nouveaux symboles, et progressivement devenir de moins en moins lisible. De la même façon, Sandrine Rousseau prend parfois des positions sur l’islam en dehors de la doxa woke, ce qui présage de son annulation à venir. Il n’y a aucune façon d’arrêter ce train sans freins. Un pur trouve toujours un plus pur qui l’épure.
Toutefois, la surprotection éducative dont nous parlions plus haut est une cause première du wokisme et ne disparaîtra pas du jour au lendemain. Dire que c’est une tendance lourde au sein de l’Occident relève de l’euphémisme. Ainsi, si la causalité va du psychologique vers l’idéologique, le wokisme sera le courant qui marquera durablement notre siècle. À l’inverse, si la causalité fonctionne de l’idéologique vers le psychologique, nous pourrions voir un effondrement du mouvement à hauteur d’une décennie. À mon sens, la réponse se situe quelque part entre les deux, idéologie et psychologie ayant chacune leur puissance propre sur l’autre.
Cet échec assuré ne risque-t- il pas toutefois de laisser des traces, des « effets de cliquet » sur le plan politique ?
La temporalité de cet effondrement est loin d’être secondaire. Le marxisme était certes voué à s’autodétruire, mais nombreux sont ceux qui auraient aimé que ce soit avant les goulags et les famines. De la même façon, toutes proportions gardées, que restera-t-il de notre monde intellectuel et politique après l’effondrement du wokisme si celui-ci venait à durer encore plusieurs décennies ?
Pour ce qui est des « effets de cliquet », la question me paraît fondamentale. Est-ce qu’un point de vue très radical normalise les points de vue légèrement moins radicaux, ou est-ce qu’au contraire cela ne décrédibilise pas tout le courant par association ? Si la mouvance queer en venait à faire l’éloge de la pédophilie, les Occidentaux vont-ils trouver le « trouple » normal en comparaison, ou bien rejeter tout en bloc à cause de cette association infâmante ? Difficile à dire. En tout cas, l’histoire n’est pas écrite d’avance. Au Royaume-Uni, le nombre de personnes en faveur de l’auto-identification de genre ne cessait de progresser, avant de chuter drastiquement ces dernières années face aux conséquences. Sur ces questions, les Britanniques sont désormais presque au même niveau de rejet que les Hongrois !
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Les wokes sont-ils les enfants de 68 ? Autrement dit, dans quelle mesure une certaine gauche est-elle légitime à les combattre ?
Mon dernier chapitre vise à établir la généalogie entre gauchisme et wokisme, filiation qui n’est jamais mentionnée dans les débats publics en France sur la question woke, souvent réduite à l’affrontement entre deux gauches « irréconciliables ». Je pars d’un constat : la gauche française « à l’ancienne » ne résiste plus beaucoup à cette déferlante, malgré les nombreux points de désaccord (laïcité, rationalisme, universalisme). Pourquoi ? Parce qu’à mon sens, les points d’accord sont plus profonds encore, et que la gauche a ramené en son sein de véritables bombes à retardement idéologiques. Par souci de concision, concentrons- nous sur la plus évidente de toutes : le « jeunisme », soit le fait de dire que les jeunes ont toujours raison. Il est bien pratique de théoriser cela quand on a vingt ans en 1968 ! Mais alors, que répondre cinquante ans plus tard quand la jeunesse vous traite de vieux réac ? Comment répliquer quand on a soi-même scandé « papa pue » entre deux lancers de pavé sur les forces de l’ordre ? C’est en bonne partie à cause de « la gauche à l’ancienne » que la formule « gauche à l’ancienne » ressemble de plus en plus à une insulte au sein de la gauche.





