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Pierre Vermeren : La France au stade palliatif

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Publié le

4 février 2021

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Pierre Vermeren analyse, en historien qualifié, l’effondrement progressif de la République, depuis la désindustrialisation jusqu’à la révolte des Gilets jaunes.
industrie

Dans La France qui déclasse, vous affirmez que la France, depuis trente ans, s’appliquerait le modèle économique qu’elle imposait jadis à ses anciennes colonies. Pouvez-vous nous rappeler les principales étapes de ce glissement d’un modèle économique à un autre ? Vous semble-t-il abusif de considérer que la France s’est ainsi auto-tiers-mondisée ?

Pour faire simple, la France a créé au XIXe siècle un système économique dual. Au nord et à l’est, un système mixte industriel et agricole, une économie modernisée tournée vers les puissances industrielles (Allemagne, Suisse, Italie du nord). Au sud et à l’ouest, une économie mixte agricole et commerciale, voire mercantile, tournée vers l’empire colonial, le grand commerce et la mer. Dans les deux cas, les banques financent : à Lyon et dans le Nord, l’industrie ; à Bordeaux et Marseille, l’expansion coloniale et une économie spéculative et rentière (BTP, équipements de l’empire, économie maritime). À Paris, les deux systèmes cohabitent, même si l’industrie l’emporte.

Les années soixante portent un rude coup à l’économie coloniale de l’ouest : le pouvoir gaulliste décide son industrialisation. Puis les années soixante-dix et surtout quatre-vingt frappent l’économie industrielle du nord et de l’est. Que faire, puisque la France est un pays riche, où il y a beaucoup de capitaux à investir ? À bas bruit, nos élites dirigeantes, financières et politiques, décident dans les années quatre-vingt-dix de sacrifier l’industrie et la production françaises, et de se convertir à l’économie spéculative, commerciale et rentière. À l’Allemagne l’industrie, à la France la finance, la grande distribution, les BTP et les services. Les crises de 2008 et 2020 ont démontré l’erreur tragique de ce choix. La France s’apparente à une riche économie rentière du sud, quand les machines tournent en Allemagne, en Chine et au Japon.

Pensez-vous comme Emmanuel Todd que notre caste dirigeante s’apparente à une bourgeoisie coloniale ? Ne retrouve-t-on pas dans le mépris du « Gaulois réfractaire » un relent de ce paternalisme colonialiste ?

C’est hélas un modèle plus ancien. Depuis des siècles, les élites urbaines méprisent le paganus (le paysan devenu païen), le gueux, le Jacques, le vilain, le croquant, le plouc, le cul-terreux, le provincial, le Vendéen, le Basbreton… Ce qu’ont vécu une partie des colonisés, les paysans français l’ont subi avant eux. L’assimilation républicaine consiste à les transformer en citoyens francophones « civilisés ». Ce qui se passe en Kabylie ou au Tonkin sous la IIIe République est la suite d’un mouvement inventé pour le peuple français. Qu’il ait été méprisé par les élites parisiennes et républicaines, qui ont repris de vieux préjugés en cours à Versailles ou à Paris, c’est une évidence, aggravée par la résistance des contrerévolutionnaires.

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L’Empire colonial est une histoire assez extérieure à la métropole, car elle concerne peu de monde en dehors de l’armée et de la marine. Le problème de la IIIe République est de fabriquer de bons citoyens patriotes capables de se mobiliser pour vaincre l’Allemagne. Ceux qui sont méprisés à l’époque sont les « Gaulois réfractaires » à cet embrigadement. Maintenant, qu’une partie des élites françaises ait adopté des habitudes « coloniales », se soit habituée à la vie facile de certains expatriés, notamment à une domesticité silencieuse et peu exigeante – qu’il est effectivement difficile de trouver en France après plusieurs générations d’école républicaine égalitaire – c’est une évidence. Il suffit de regarder qui sont aujourd’hui les employés de maison de toute la bourgeoisie parisienne.

Vous affirmez que « la démographie nourrit le BTP par une constante pénurie orchestrée de logements et d’équipements ». Peut-on qualifier ce modèle économique de « keynésianisme pervers » dans la mesure où, stimulé par une dynamique démographique artificielle, car importée, il n’obéit qu’à une logique strictement quantitative, indifférente au principe même de qualité ?

Depuis la reconstruction de Paris par le baron Haussmann sous le Second Empire, le BTP est au cœur de l’économie française, servi dès cette époque par les Italiens. C’est encore le cas lors des deux reconstructions des après-guerres, de la construction de la ligne Maginot et du mur de l’Atlantique etc. Puis vient le tour des Algériens, Maliens, Polonais, Portugais et Turcs (autoroutes, cités HLM, France pavillonnaire, centrales nucléaires, TGV, supermarchés, rocades, villes nouvelles etc.), car les ouvriers français n’ont jamais suffi pour cette industrie de masse à faible productivité au service des pouvoirs publics. « Quand le bâtiment va tout va », dit le mensonger proverbe des bétonneurs.

La crise des années soixante-dix était vécue comme passagère et transitoire. En 1981, Mitterrand relance la sidérurgie et les charbonnages. Le tournant c’est 1983 ; puis la désindustrialisation de la France comme objectif de nos dirigeants dans les années 1990

Dès la IIIe République, et cela s’intensifie après 1945, le BTP est pour nos élites politiques un enjeu majeur (pour la spéculation, la rente et la corruption, il n’y a pas d’équivalent). Mais si la grande croissance d’après-guerre dans un pays dévasté justifiait cet élan, comment maintenir la dynamique quand la croissance s’évapore et que la natalité s’effondre ? Il reste la variable migratoire, seul moyen de créer à la fois l’offre (les travailleurs non qualifiés) et la demande (le logement et les équipements). Mais ce vaste secteur keynésien (voire soviétique par son productivisme sans gain de productivité) est dépendant de la commande publique, capte l’épargne au détriment des nouvelles technologies, et est financé par l’endettement. La qualité est d’évidence à proscrire car elle interdirait de reconstruire les mêmes biens trente ans après.

Selon vous, désindustrialisation et recours à l’immigration extra-européenne ont été voulus pour résoudre la question sociale. Cette solution a été envisagée sous le septennat Giscard, époque à laquelle nos élites étaient mieux formées et davantage patriotes. Comment une stratégie aussi suicidaire a-t-elle pu être considérée comme viable par de si brillants cerveaux ? Plus largement, n’y a-t-il pas de la part de nos dirigeants une sous-estimation de principe des différences culturelles existant entre les peuples ?

Jusqu’en 1975, l’immigration est conçue comme un palliatif provisoire : les travailleurs immigrés viennent seuls ou en famille, puis rentrent dans leur pays. C’est ce qu’ont fait la majorité des Italiens, des Espagnols et des Algériens jusqu’en 1975. Le changement s’opère entre 1976 et 1979 avec le regroupement familial qui transforme la migration du travail en immigration de peuplement, puisqu’on fait venir les femmes et les enfants des travailleurs immigrés. À cette date, à part les Portugais, la majeure partie des migrants sont extra-européens. Rappelons que cette décision a été imposée par le juge administratif sans débat parlementaire et contre l’avis du Premier ministre.

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Deuxièmement, sous le septennat Giscard, il n’y a pas de conscience de la désindustrialisation. Au contraire avec Airbus, Alcatel, les centrales nucléaires, le TGV etc., l’expansion industrielle se poursuit, et personne n’imagine qu’en quelques décennies, la part de l’industrie s’effondrerait de 30 à 12 % du PIB. La crise des années soixante-dix était vécue comme passagère et transitoire. En 1981, Mitterrand relance la sidérurgie et les charbonnages. Le tournant c’est 1983 ; puis la désindustrialisation de la France comme objectif de nos dirigeants dans les années 1990. Les deux décisions sont disjointes. Maintenant, que dans l’esprit des dirigeants français et européens de la génération des baby-boomers – qui s’empare du pouvoir dans les années 1980 – les différences culturelles soient superfétatoires et solubles dans le grand bain du capitalisme marchand et de la société de consommation, c’est évident. L’oubli des cultures tient d’abord à leur négation.

La France subit ce paradoxe apparent d’un déclassement généralisé s’accomplissant au nom du progrès. Un tel paradoxe est-il longtemps soutenable ? Autrement dit la catastrophe est-elle encore évitable ?

L’actuelle crise du virus illustre à merveille le rôle de la croyance en politique : les faits, les preuves, les analyses, la pensée ne résistent pas aux croyances ni aux peurs. Ainsi se sont constitués deux camps en France : ceux qui ont peur de mourir ou d’être accusés d’avoir fait mourir, et ceux qui sont consternés car ils voudraient vivre normalement, quitte à en mourir. Face au « totem » du Progrès, c’est la même chose, le cerveau de la majorité des Français s’arrête, et on entre dans le monde des croyants. Les exemples sont légion. On sait que « le régime méditerranéen » est le meilleur du monde, mais on nourrit nos enfants avec un régime américain gras, sucré et dangereux : c’est le progrès. On sait que l’industrie pornographique repose sur une forme d’esclavage, qu’elle fait des ravages chez les adolescents voire détruit la conjugalité et donc la natalité : c’est le progrès.

La catastrophe est nécessaire pour que les cerveaux se remettent en marche et que les yeux des croyants s’ouvrent

On sait que des millions de chômeurs non qualifiés auraient une vie digne en gagnant leur vie dans des tâches répétitives et non-concurrentielles, mais on préfère l’automatisation, leur chômage et leur souffrance : c’est le progrès. La croyance est d’autant plus forte que notre architecture politique et intellectuelle depuis deux siècles est bâtie sur l’idéologie du progrès. Il n’y a pas de plan B pour nos contemporains qui croient au « sens de l’histoire », ce qui est une ineptie post-religieuse chez des gens majoritairement non-religieux. Je crains en conséquence qu’il ne faille boire le calice jusqu’à la lie. La catastrophe est nécessaire pour que les cerveaux se remettent en marche et que les yeux des croyants s’ouvrent. Nous n’y sommes pas encore puisque la vie à crédit est indolore pour la majorité des Français.

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