Si on vous dit : 1515, que répondez-vous ? Bataille de Marignan, bien sûr ! Et vous aurez raison. Ce que l’on sait moins, c’est que cette année voit également la naissance de Thérèse d’Avila, docteur de l’Église, dont l’on célébrait la fête le 15 octobre dernier. Après la « petite Thérèse », elle aussi docteur de l’Église, fêtée le 1 octobre, au tour de « la grande Thérèse » d’être fêtée. Qui dira que l’Église n’honore pas les femmes ?
Grande réformatrice du Carmel, mystique, auteur d’une œuvre importante en prose et en poésie dont Le Château de l’âme, Thérèse est aussi une grande épistolière. Le corpus de ses lettres est considérable. C’est qu’elle n’avait pas qu’une fille adorée à qui elle écrivait mais des centaines, qu’elle chérissait. Et ses lettres sont inclassables, ne ressemblant ni à celles de Jean de la Croix ni à celles d’Élisabeth de la Trinité ou d’Edith Stein. Le profane se mêle au religieux sans jamais tomber dans l’insignifiance ou une familiarité déplacée avec Notre Seigneur. Le plus haut amour est aussi le plus concret, l’élévation de l’âme va de pair avec l’attention inlassable à ses filles très aimées. Jamais l’on comprend mieux, en la lisant, ce que signifie « avoir charge d’âme » et avoir en charge les âmes.
Ces lettres sont le trésor spirituel d’une âme pleine d’amour, audacieuse, ardente et remplie de sagesse
Née, en 1515, d’une famille de la noblesse castillane, jeune fille à l’imagination ardente, passionnée de romans de chevalerie, aspirant très tôt à la plus haute sainteté, elle entra à 20 ans au couvent, réforma l’ordre du Carmel livré à des désordres mondains, et créa, en Espagne, en même temps que Jean de la Croix, une vingtaine de couvents de Carmes déchaux (déchaussés). Toujours sur les chemins, à dos de mule, écrivant tard dans la nuit, nous connaissons de première main la vie des monastères qu’elle fonde, dans l’élan de leur jeunesse. Est évoquée par-là l’histoire de l’Église : l’Inquisition dont elle fut victime, l’emprisonnement de Jean de la Croix dont elle fait appel auprès du roi Philippe II, en 1577. C’est aussi la société du siècle d’Or espagnol tout entière qu’elle évoque en une « mosaïque polychrome », depuis les Grands jusqu’aux aubergistes, les religieux jusqu’aux muletiers des routes castillanes. Depuis le roi de France au Carme préféré Gratien, depuis Lorenzo de Cepeda, Conquistador, son frère chéri, jusqu’aux figures de femmes, Anne de Jésus, future fondatrice du Carmel thérésien, en passant par la fantasque princesse d’Eboli. C’est l’époque de la construction de l’Escurial et de l’arrivée, sur nos tables, des pommes de terre venues de l’Amérique. Quel trésor que cette correspondance pour un historien et un homme d’Église ! Quelle sacrée plume !
Surtout, ces lettres sont le trésor spirituel d’une âme pleine d’amour, audacieuse, ardente et remplie de sagesse, ne fait-elle pas reproche à Jean de la Croix de son excès de zèle à marcher pieds nus dans la neige ? – lucide sur les uns et les autres, sans complaisance pour ce qu’on appelle, de nos jours, nos « fragilités », c’est-à-dire notre complaisance au péché. Ce qui n’exclut pas, chez cette mystique, le goût des sardines et des confitures. Toutes ses lettres, Thérèse les commence par « Jésus ». Dieu y est toujours évoqué dans Sa Majesté : n’est-il pas le Roi et l’hôte royal des âmes ? Beaucoup de ces lettres sont perdues : celles de sa jeunesse mondaine, celles à Jean de la Croix que le Carme réformateur livra au feu, dans un petit sac appelé taleguilla, dans un geste de dépossession.
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Thérèse est morte, à Alba de Tomes, dans « la nuit du 4 au 15 octobre » 1582, la nuit la plus longue d’Espagne puisque l’Espagne et l’Italie passaient du calendrier julien au calendrier grégorien. En 2011, Benoît XVI avait écrit de se laisser guider par celle qui demeure un modèle pour tous : « profondément contemplative, efficacement active ». À une époque d’acédie, de paganisme délétère, de méfiance pour l’absolu divin, pour la paternité divine, pour Dieu Notre Père, Roi des Cieux, quand on est tenté, tous, prêtres, laïcs de désespérer et de baisser les bras, rien de tel que la fréquentation d’âmes fortes. La santé spirituelle de cette grande mystique que fut Thérèse d’Avila fait un bien fou. Et que de choses on apprend sur le Siècle d’Or espagnol !
Si ces Lettres, publiées en 1999, au Cerf, sont épuisées, sont publiées en Pléiade les œuvres de celle qui a écrit dans un poème : « quien a Dios tiene nada le falta solo Dios basta »





