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Deux droites irréconciliables

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Publié le

30 septembre 2017

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[qodef_dropcaps type= »normal » color= »red » background_color= » »]L[/qodef_dropcaps]a droite française est assurément « la plus bête du monde » selon l’expression de Guy Mollet. Majoritaire dans l’opinion, elle est parvenue à perdre les deux dernières élections présidentielles, faute d’avoir pu endiguer une division artificielle, machiavéliquement instaurée par Mitterrand dans les années 80 et constamment entretenue depuis par une droite en mal de reconnaissance, qui a définitivement abandonné à la gauche le monopole de la légitimité morale. Cette division porte un nom : le front républicain.

 

Le clin d’œil de l’histoire, c’est que la première appellation de front républicain remonte précisément à Guy Mollet en 1956, mais l’expression ne comporte alors aucun lien avec le front républicain des années 80 qui consiste à dresser une frontière infranchissable entre la droite et le FN, en diabolisant le second pour mieux réduire les marges de manœuvre de la première. Hormis Charles Millon en 1998 et Nicolas Dupont-Aignan en 2017, aucun ténor de droite n’a été tenté de franchir ce Rubicon de la mal-pensance qui marque au fer rouge un homme politique toute sa vie durant. Une transgression interdite, une forme de blasphème républicain, voilà ce qu’est devenue aujourd’hui dans notre société la rupture du front républicain ! Curieux, de la part de ceux qui vantent l’esprit Charlie, promeuvent toute forme de transgression et s’enorgueillissent d’avoir aboli le délit de blasphème.

Pourtant, il serait réducteur de ne voir dans les défaites successives de la droite aux Présidentielles qu’une conséquence de ce front républicain qui divise artificiellement les électeurs de droite de part et d’autre du Rubicon politique. Certes, la droite est restée trop longtemps prisonnière de ce piège tendu par la gauche et tétanisée à l’idée d’engager des pourparlers avec le FN, quand le parti socialiste n’a jamais éprouvé le moindre complexe à former des coalitions avec le parti communiste, dont le nom même reste une insulte aux millions de morts du communisme. Certes, la caricature qu’a pu offrir Marine Le Pen lors du débat du second tour de l’élection présidentielle et l’impasse de la ligne politique qui fut la sienne jusqu’alors, ne facilite pas les choses. Mais cela n’explique pas tout.

En réalité, il n’y a pas une seule droite mais deux droites radicalement antagonistes dans leur positionnement : l’une est conservatrice, antilibérale et eurosceptique, l’autre est progressiste, libérale et europhile ; l’une est incarnée par Patrick Buisson, l’autre par Dominique Reynié ; l’une se rattache à la famille contre-révolutionnaire, l’autre à la famille libérale. Quand bien même le front républicain n’existerait plus, la droite ne pourrait faire l’économie d’un tel débat sur la ligne politique qui pourrait être la sienne. Lorsque Nicolas Sarkozy gagna l’élection présidentielle de 2007, il réunit autour de sa personne une grande partie de la droite libérale et de la droite contre-révolutionnaire en se gardant bien de trancher le dé- bat, servant aux uns et aux autres ce qu’ils voulaient entendre. On connaît le résultat : la déception fut intense au sein des deux familles d’idées et la supercherie n’a pu fonctionner une deuxième fois.

Mais la modernité n’est pas un bloc. On peut légitimement différer sur les plans politiques et économiques mais il est indispensable que les droites se rassemblent pour combattre la modernité philosophique et culturelle

Car cette division idéologique entre les deux droites ne date pas d’hier, elle s’enracine dans l’histoire des idées et prend naissance en 1789. Contrairement à René Rémond, je ne crois pas qu’il existe trois droites : l’une légitimiste, la deuxième orléaniste et la troisième bonapartiste. Seules les deux premières revêtent, à mon sens, une consistance idéologique qui recoupe à peu près la distinction entre la droite contre-révolutionnaire d’un côté et la droite libérale de l’autre. Le bonapartisme n’est qu’une tentative de vouloir sortir de cette division fondamentale par le charisme personnel d’un homme, sans régler aucunement la question de fond : cela peut fonctionner ponctuellement avec Napoléon III, de Gaulle ou Sarkozy mais aboutit fatalement à un échec.

L’honnêteté intellectuelle consisterait, au contraire, à se positionner clairement par rapport aux fondements de la modernité sur laquelle les droites restent profondément divisées. Or, cette modernité se déploie depuis 1789 selon un processus dynamique qui pousse certains à y voir un sens mécaniste de l’histoire là où il s’agit en fait surtout du poids des évènements.

De 1789 à 1905, la question essentielle fut l’instauration d’un régime républicain au sens d’une quête d’affranchissement total par rapport à toute forme de régulation extérieure au libre choix du corps social, qu’elle provienne d’un enracinement dans une tradition nationale préexistante, d’une croyance en une loi naturelle transcendante ou encore de la reconnaissance d’une religion révélée qui serve de fondement métaphysique au pouvoir politique. C’est le passage de l’hétéronomie à l’autonomie, couronné par la loi de 1905 qui voit s’affronter zélateurs et pourfendeurs de l’héritage révolutionnaire. En ce sens, 1905 clôt la Révolution sur le plan philosophique.

Vient ensuite la question de la modernité politique : faut-il un régime libéral ou autoritaire ? Doit-on instaurer des contrepouvoirs en face de l’exécutif ? Rappelons que le régime parlementaire, démocratique et libéral, fondé sur l’État de droit, le pluralisme des partis politiques et la séparation des pouvoirs, n’a rien d’une évidence à l’époque : dans les années 30, la France et le Royaume-Uni font figure d’exception en Europe, par rapport aux régimes fondés sur l’autorité personnelle d’un seul chef. La victoire des démocraties en 1945 clôt le débat.

Quel modèle d’organisation économique adopter ? La question oppose marxistes et libéraux dans les années 50, Sartre contre Aron. Encore une fois, ce sont les faits qui tranchent : la chute du rideau de fer en 1991 signifie un échec et mat pour le marxisme. Désormais, la France, et plus généralement l’Occident, sera libérale sur tous les plans : philosophique, politique et économique. C’est le règne du droit et du marché mais qui ignorent l’un et l’autre tout enracinement dans une vision de l’homme et de la société.

C’est donc tout logiquement que la modernité se déploie dès lors sur le plan culturel : déconstruction de la famille, multiculturalisme, revendication concernant le genre, PMA, GPA, transhumanisme, etc. La modernité philosophique en a permis la réalisation théorique, –même si aucun républicain des années 1905 n’aurait imaginé une telle déconstruction, pénétrés qu’ils étaient de la culture qui les avait façonnés – la modernité politique a permis d’élaborer un intense lobbying dans la même direction et le marché s’est logiquement mis au service de cette modernité culturelle.

Mais la modernité n’est pas un bloc. On peut légitimement différer sur les plans politiques et économiques mais il est indispensable que les droites se rassemblent pour combattre la modernité philosophique et culturelle : déconstruction de la famille, du savoir, de l’héritage, de la culture, de la nation et finalement, de l’homme lui-même. Cette toute-puissance de la raison et du désir, cette hubris dévastatrice dont la gauche s’est fait le vecteur à travers l’histoire, doivent être stoppés net.

Au sein d’une grande formation politique de droite, pourraient ainsi coexister plusieurs sensibilités concernant l’Europe, l’économie ou les questions institutionnelles, pour autant qu’elles s’accordent sur une même vision de l’homme et de la civilisation dont il est héritier. Rien à voir avec l’auberge espagnole que sont devenus sur ces sujets Les Républicains ou le FN.

Refuser la modernité philosophique et culturelle revient finalement à renouer avec le fil interrompu de la tradition, du droit naturel et de la transcendance ; en un mot, c’est réintroduire l’idée de vérité dans le débat politique, en l’articulant avec l’aspiration moderne à la liberté. La victoire durable d’une droite de conviction est à ce prix.

 

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