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Rémi Brague : « L’être de l’homme est en-dehors de l’homme »

En réponse à la crise de l’humanisme, le philosophe Rémi Brague publie un essai lumineux qui, contre l’idée d’un homme définit par lui-même, esquisse une anthropologie en forme d’image chrétienne.

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© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

En quoi la crise de l’humanisme a-t-elle brouillé notre conception de l’homme?

Nous prêchions l’humanisme. Ou plutôt, nous accusions les « méchants » de tout poil d’aller contre l’humanisme, voire de défendre un « antihumanisme » théorique, censé justifier des pratiques inhumaines. Ce qu’était l’humain, chacun le savait. Et on prêtait à cet adjectif une valeur positive; ainsi, on parle d’une attitude « humaine » envers les animaux. Mais en fait, on était bien en peine de dire précisément ce que c’est que l’homme. Je retournerais donc votre formule: la crise de l’humanisme est plutôt une conséquence qu’une cause. C’est de s’être rendu compte que notre conception de l’homme était brouillée qui met l’humanisme en crise.

Au moment de poser une définition de l’homme, vous dites qu’une anthropologie, y compris chrétienne, est proprement impossible. Pour quelles raisons ?

Une anthropologie chrétienne ?  Formule à utiliser avec précautions, pour ne pas dire avec des pincettes. Ce qu’on appelle « anthropologie » est une discipline universitaire reconnue, qui a produit des travaux remarquables. Il y a des anthropologues chrétiens. Ainsi André Leroi-Gourhan (mort en 1986). Il a cité un passage du De la Création de l’homme de saint Grégoire de Nysse (mort en 395) pour résumer sa vision de l’hominisation. Mais le savoir de ce savant, comme d’ailleurs de tout autre, n’a rien de spécifiquement chrétien. Il n’y a pas plus d’« anthropologie chrétienne » qu’il n’y avait de « science juive » — comme le disaient les nazis à propos de la physique d’Einstein. Quant à une anthropologie en général, sans épithète, je suis loin d’être le premier à dire que son projet est d’avance voué à l’échec, à moins qu’il ne s’avoue provisoire. Heidegger tape dessus à bras raccourcis à la fin de son livre sur Kant de 1929. Et dans la célèbre Lettre sur l’humanisme (1946), il récuse la notion même d’humanisme. Parce que l’objet même d’une éventuelle anthropologie est insaisissable. Peut-être aussi parce que l’être de l’homme est en-dehors de l’homme, l’identité humaine étant alors radicalement excentrique.

Humanitarisme et transhumanisme sont-ils les deux faces d’une même pièce: l’homme qui se définit par lui-même?

L’ennui avec le transhumanisme, c’est que les hommes nouveaux qu’il produirait (à supposer que ce soit faisable) seraient fabriqués sur un modèle défini par des hommes non encore augmentés. Ceux-ci réaliseraient ainsi leurs rêves. Or, je ne crois pas que l’on ait tellement l’intention de fabriquer en série des Maximilien Kolbe ou des Mère Teresa. Ce qui sortirait des éprouvettes, selon les rêves de certains, ce seraient plutôt des culturistes ou des Prix Nobel. Parler d’homme « augmenté » devient ainsi très révélateur: il s’agirait simplement d’agrandir certaines capacités humaines. [...]

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