Que signifie le mot race pour vous ?
Rien, justement, ou bien tout. C’est une de mes convictions les plus arrêtées : que plus les choses et les concepts sont, moins il est possible de les définir, moins leur définition est juste, plus il faut pour les cerner de définitions rivales, concurrentes et parfois contradictoires, toujours incomplètes et approximatives. Race est un des plus vieux mots, et des plus beaux, et des plus sémantiquement complexes, de notre langue, de notre littérature et notamment de notre poésie, où il est partout.
Comme j’aime à le dire, je ne suis pas raciste comme Chamberlain, comme Rosenberg ou comme Vacher de Lapouge, je suis raciste, c’est-à-dire attaché au mot et à la chose, à toutes les races et à la nôtre, comme Malherbe, comme Racine, comme Michelet, comme Bernanos, et aussi comme le général de Gaulle ou Georges Pompidou qui, en 1972 encore, à l’occasion du centenaire de l’École libre des Sciences-Politiques, parlait sans faire lever un sourcil des qualités et des défauts de notre race. On notera au demeurant que parler de notre race, pour un Français, parler de la race française, c’est suffisamment prouver qu’on n’est pas raciste, au sens désormais un peu archaïque du terme, puisque cette race, par chance, n’a que fort peu de fondement ethnique – celle des peintres du dimanche ou celle des avaricieux non plus, au demeurant.
Pouvez-vous nous dire en quoi, selon vous, le terme race est aujourd’hui un terme essentiellement déformé par une idéologie ?
Il a été déformé successivement par deux idéologies, et non par une. Il a d’abord été déformé, mais surtout réduit, ratatiné, par les racistes de stricte observance, par les racistes au sens que j’appelais à l’instant archaïque, ou désuet, et à présent révolu : ils l’ont limité à un petit sens scientifique ou pseudo-scientifique de rien du tout, qui représente à peine cinq pour cent de son arc sémantique et auquel, pour ma part, je ne me suis jamais intéressé, ne serait-ce que par défaut complet de compétence.
Jamais les races n’ont pesé d’un tel poids sur la marche du monde, et sur les opinions et discours de chacun, qu’elles ne le font depuis qu’elles n’existent plus
Il a été ensuite déformé par les antiracistes, triomphants à bon droit après la Seconde Guerre mondiale, et qui ont commis l’erreur monumentale de l’emprunter tel quel aux racistes. C’est d’ailleurs ce qui leur a permis, trente ans plus tard, de faire proclamer par une science servile, comme elle l’a presque toujours été majoritairement, le dogme de l’Inexistence des races, credo quia absurdum du remplacisme global (et d’autant plus absurde qu’il s’assortit du dogme complémentaire mais incompatible de la parfaite égalité des races).
Comment expliquez-vous cet étonnant retour en grâce du mot « race », à la faveur de Black Lives Matter, alors qu’il était jusqu’alors presque proscrit ?
Il faut être très reconnaissant aux tenants de Black Lives Matter (un slogan génial, entre nous, puisque personne ne peut être tenté de soutenir le contraire), très reconnaissant à eux, donc, d’avoir en quelque sorte libéré la parole, aidé à faire sortir la Vérité de son puits. Jamais les races n’ont pesé d’un tel poids sur la marche du monde, et sur les opinions et discours de chacun, qu’elles ne le font depuis qu’elles n’existent plus.
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Ou pour le dire autrement : on a eu bien tort de supprimer les races, elles l’ont vraiment très très mal pris, et n’en finissent pas de montrer de quel bois elles se chauffent. Le XXIe siècle ne sera pas religieux, le XXIe siècle sera racial, il l’est déjà de part en part – pour le meilleur et pour le pire, naturellement : mais les discours qui refusent cette donnée capitale, comme le font les discours officiels, sont des discours morts, qui ne touchent plus par aucun point au réel. Ils sont ce que j’appelle le faussel, ou réel faux, ou négationnisme de masse.
Existe-t-il une corrélation entre la réduction sémantique du mot race et son retour dans le débat public sous sa forme la plus étroite et la plus moderne, celle du clivage indépassable entre deux groupes humains ?
Sans doute, c’est une hypothèse séduisante : le mot race n’aurait pas supporté son absurde compression par les racistes et les antiracistes, il se venge, il éclate sur eux et sur le monde de toute part. Cela dit je ne suis pas sûr que sa forme la plus étroite, celle du clivage indépassable entre deux groupes humains, soit bien la plus moderne, à moins de considérer le modernisme lui-même comme une désuétude désormais. J’invite quant à moi à un double retournement en chiasme, certes difficile à réaliser, surtout dans la seconde de ses modalités.
C’est l’antiracisme qui tue, c’est l’antiracisme qui est génocidaire, comme d’ailleurs le portait son nom : il nie les races et veut les broyer toutes
Aujourd’hui c’est l’antiracisme qui tue, c’est l’antiracisme qui est génocidaire, comme d’ailleurs le portait son nom : il nie les races et veut les broyer toutes, au profit des industries de l’homme et de leur MHI, la Matière Humaine Indifférenciée, la fabrique de l’homme remplaçable. Le racisme, quant à lui, la conviction de l’existence des races et les vœux pour leur heureuse coexistence à toutes, devrait être la moindre des exigences écologiques et le plus urgent des combats pour la biodiversité de l’espèce humaine, de ses cultures et de ses civilisations distinctes.
Mais je reconnais que le retournement de sens n’est pas facile à opérer, étant donné le très fâcheux passé du mot. Néanmoins ce retournement acrobatique est sans doute indispensable, si l’on veut sauver ce qui peut l’être des civilisations, et sans doute la civilisation elle-même, avant l’instauration irréversible du bidonville planétaire, misérable, ravagé et hyperviolent.
Propos recueillis par Rémi Lélian et Jacques de Guillebon.





