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Rentrée littéraire : nos recensions (1/2)

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Publié le

13 septembre 2021

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C’est la rentrée littéraire ! Premier volet des recensions de L’Incorrect, par Bernard Quiriny, Romaric Sangars, Anne-Sophie Yoo et Jérôme Malbert.
Présentation1

DÉBUTS TONIQUES

Grande couronne de Salomé Kiner, Christian Bourgois, 290p., 18,50€

Fin des années 1990, grande banlieue, la vie d’une lycéenne ordinaire, parents divorcés, milieu ni pauvre, ni favorisé. C’est encore une gamine qui mange des BN au goûter, mais déjà une grande qui se laisse embringuer, par transgression, curiosité, naïveté, dans un réseau qui la fait se prostituer gentiment pour cinquante francs la pipe, le mercredi. Ça pourrait être misérabiliste et ridicule, mais Salomé Kiner a doté son héroïne d’un bagout désarmant qui la rend attachante et vivante. L’auteur allume les clignotants pour reconstituer l’époque et l’univers d’une ado – noms de marque, accessoires, etc., et offre avec Grande Couronne un premier roman tonique, drôle et triste, qui a le bon goût de ne porter aucun message en bandoulière. Bernard Quiriny


CLERC OBSCUR

Cave de Thomas Clerc, L’Arbalète / Gallimard, 288p., 19€

Dans Intérieur, livre publié en 2013, Thomas Clerc décrivait exhaustivement son appartement. Un jour, une interlocutrice lui demande s’il a entièrement accompli sa tâche. Dans l’escalier qu’il monte pour revenir chez lui, l’écrivain a soudain une illumination : « Vous avez raison, madame. J’ai oublié la cave. » Autant dire : l’inconscient, le pulsionnel, le refoulé. Ce nouveau livre vient donc pallier cet oubli. Superbe argument, style précis, élégant, on a vraiment envie de suivre Clerc au fil de cette cave obscure et sans fond qu’il explore (à travers une faille, le lieu mène ensuite à différentes salles, cinéma à la diffusion démente et désordonnée, scène de théâtre, animateur lynchien, peep show dérisoire…) Le lecteur retrouve, enseveli sous une langue aux typographies singulières, la liberté et la profusion d’une certaine littérature expérimentale des années 70, mais malheureusement, toute cette inventivité tourne un peu à vide et l’on ressort sonné mais sans véritables illuminations de cette plongée pourtant si audacieuse. Romaric Sangars

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ENFIN LA FIN DU MONDE

Nos paradis perdus de Muriel de Rengervé, Æthalidès, 192p., 18 €

Dans sa collection « freaks », l’audacieux éditeur lyonnais Æthalidès propose, à rebours de la domination contemporaine du petit roman formaté, de nous étonner avec des genres hybrides. C’est chose faite avec ces Paradis perdus de Muriel de Rengervé qui décline avec brio plusieurs nuances d’apocalypse en optant pour une forme aussi singulière qu’efficace. Le texte commence dans une belle solennité biblique à égrainer sur plusieurs dizaines de pages le constat des chutes des civilisations aussi imprévues que fatales, puis compile les menaces écologiques avant de poursuivre sa logique du cataclysme comme si nous y étions déjà. Rengervé incarne ensuite cette fin du monde à travers trois personnages en trois différents points du globe, vivant chacun à sa manière l’agonie commune. Beau, terrible, enlevé, ce texte se lit comme un memento mori à l’échelle des civilisations et retrouve des accents prophétiques qu’on avait cru perdus. La rentrée sera millénariste. RS


GÉOHISTOIRE DE LA BÉRINGIE

Ici, la Béringie de Jérémie Brugidou, L’Ogre, 256p., 20€

Ce premier roman en forme de journal d’anthropologue porte les accents braudéliens d’une géohistoire. Celle de la Béringie, mystérieuse Atlantide qui reliait l’Amérique à la Russie, se lit à trois époques : au tardiglaciaire, quand les règnes humain, animal, végétal et minéral communient, puis à l’ère de la Guerre froide et des enjeux de territoire entre Est et Ouest puis, en 2050, quand le Beringia Park exhibant ses mammouths « réincarnés » apparaît comme le gage d’une atemporalité symptomatique d’une ultime glaciation. Mais c’est la figure d’une mutation subtile et fantomatique, œuvrant entre les espèces, qui guide les chercheurs de Béringie. Surprise : seul le temps primordial et sacré, véhiculé par l’animisme ancestral, en favorise la manifestation, au contraire du temps des marchands de simulacres, privé de tout horizon métaphysique. Roman du froid, du rêve et du survivalisme, Ici, la Béringie croise avec talent d’immenses interrogations de fond. Anne-Sophie Yoo

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UN NAVET DE RENTRÉE

La dame couchée de Sandra Vanbremeersch, Seuil, 174p., 17,50€

L’ex-assistante de vie de Lucette Destouches raconte ses souvenirs. Qu’y a-t-il à dire sur une femme âgée de 88 ans quand la narratrice entre à son service, morte à 112 ans en 2019 ? Qu’elle adorait Nikos Aliagas. Qu’elle « nourrissait une passion » pour Christophe Willem et Julien Doré. Que le système électrique de la maison datait un peu. Rien, en somme. Au bout de quelques chapitres, Sandra Vanbremeersch passe aux visiteurs de Lucette. Hélas, elle n’est pas douée pour les portraits. (Tête d’un chapitre : « Comment, mais comment décrire Pascaline ? » Tout est à l’avenant). Pour se désennuyer, le lecteur récolte les perles. « J’ai trop soif de l’entendre me conter Louis le mari et Céline l’écrivain, et de voyager au bout de sa vie » (oh, la belle bleue). « Pas touche à Destouches » (humour). « La maison de Meudon nous recrache au-dehors une fois nos missions achevées comme de vulgaires chewing-gums mâchouillés, encore tous gluants de la salive célinienne ». « Cet effroyable silence qui s’abat sur Meudon agite tous les mouvements de mon être ». Expliquez comment un silence agite un mouvement ; vous avez une heure. « Magicienne hypnotique et volubile, la Circé de Meudon a figé dans la pierre poreuse de la maison nos sueurs amoureuses et nos fragiles libertés » Avoir passé vingt ans dans la maison de Céline et pondre à la fin des phrases comme celle-là, c’est un délit. L’autrice menace : « Il me faudrait plus d’un livre pour écrire l’invraisemblable nature humaine que j’ai croisée à Meudon ». Ça ira, merci. BQ


KALEÏDOSCOPIQUE

Fenua de Patrick Deville, Seuil, 360p., 20€

Fenua n’est pas le nouveau roman de Deville : c’est le même roman que les précédents, qui continue. Tous les tomes du projet « Abracadabra » (sept depuis 2004, avec des titres en a – Pura Vida, Amazonia, etc.) forment une toile unique, un texte proliférant qui tourne autour du monde et se fixe sur des lieux, des sujets, des histoires. Ici, le point de fixation est Tahiti, la Polynésie, le mythe et le parfum des îles. On retrouve la manière de Deville dans ce texte-puzzle sans intrigue, composé d’une myriade de paragraphes cousus, une prose saturée de dates, de noms, de références, de souvenirs. Les guides que s’est choisis l’auteur tombent sous le sens : Stevenson, Bougainville, Segalen, Gauguin, Loti ; mais aussi d’autres, moins connus. Un livre luxuriant, qu’il vaut mieux lire peut-être par bribes, pour des voyages brefs et répétés, que d’une traite. Jérôme Malbert

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