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Romain Lucazeau : La science-fiction, force visionnaire ?

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Publié le

17 février 2021

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Fin 2020, le ministère des Armées a fait appel à un atelier d’auteurs de SF pour imaginer les problématiques de demain. La science-fiction peut-elle vraiment venir en aide au réel ? Éclaircissements avec le romancier Romain Lucazeau, également consultant en prospective.
Lucazeau

A l’heure où la crise sanitaire ringardise certaines fictions paranoïaques et rend la science de l’avenir plus que jamais nécessaire, la question se pose avec une nouvelle acuité de savoir prédire l’imprévisible. Comment faire face à une post-modernité hystérique et ultra-segmentée dans ses moyens technologiques qui change ainsi la donne en se montrant capable de nous précipiter à chaque instant dans un nouveau paradigme ? C’est dans ce contexte que le ministère des Armées, via une nouvelle entité consacrée à l’innovation (l’AID) en collaboration avec l’université Paris Sciences et Lettres, a fait appel à une équipe de romanciers et d’illustrateurs tous issus de la science-fiction, la Red Team, pour imaginer les grands enjeux de demain.

Un lancement en grande pompe avec un site et une image soigneusement travaillée, tirant un peu sur le « soviet-punk » : l’armée entend « penser hors de la boîte » et profite de l’occasion pour arborer une image sympathiquement futuriste à peu de frais. Parmi ces contributeurs venus de la fiction on trouve Roland Lehoucq, romancier et astrophysicien, Schuiten, bédéaste bien connu des amateurs d’architecture, DOA, concepteur de techno-thrillers à succès mais aussi Romain Lucazeau, consultant en prospective et auteur du très bel opéra galactique Latium, sorti en 2016. S’il n’a pas souhaité s’exprimer sur l’initiative du ministère des Armées, il a en revanche bien voulu réfléchir avec nous sur la relation entre prospective et science-fiction que promeut ce nouveau projet.

Un futur avec un passé

L’initiative du ministère, si elle est inédite en France, est loin d’être nouvelle : Ronald Reagan s’était déjà payé les services de quelques plumes prestigieuses de la SF américaine dans la course aux étoiles qui l’opposait à l’Union Soviétique. En France il a fallu attendre presque cinquante ans de plus pour que le gouvernement exploite le potentiel sinon prophétique, au moins utilitaire, de la science-fiction. Mais le rapport est-il si évident entre une technique appliquée au monde de l’entreprise et une littérature hantée par les possibles ? « Ces deux champs sont en réalité extrêmement disjoints, rappelle Romain Lucazeau. La prospective s’est développée à partir des années 50-60, notamment aux États-Unis avec la Rand Corporation, et consiste à construire des scénarii en partant de signaux faibles, à partir d’une analyse du réel, en matière de tendances et d’incertitudes. Or, la SF ne fonctionne pas du tout comme ça ! Si elle comporte une part d’anticipation, cela reste avant tout de la littérature ».

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« Dans une période récente, poursuit l’écrivain, il y a eu un certain nombre d’hybridations entre les deux, notamment à travers le design fiction, contraction de “design thinking” et de “science-fiction” et qui consiste à accompagner des organisations dans leur réflexion sur l’avenir en s’aidant de techniques narratives empruntées à la SF. Tout un corpus de rêves, d’esthétique et d’attentes sont incubés par la SF et font aujourd’hui partie de ce qui constitue la réalité. Mais la prospective sert à prévoir rationnellement l’avenir, alors que la SF travaille avant tout sur les peurs de son époque ».

Régression de l’avenir et salut par la SF

L’historien Georges Minois a défini une « histoire de l’avenir » qui serait une lente interpolation entre le mythe oraculaire, la prophétie, l’astrologie, l’utopie des périodes classiques et enfin les prédictions scientifiques qui viennent après la révolution industrielle. On peut y voir une involution guénonienne de l’histoire, laquelle passe du Logos au quantum-bit, du cosmique au panoptique, de la qualité à la quantité. En embrassant peu à peu un temps causal, ordinaire, au détriment du temps mythologique ou liturgique, l’avenir lui-même se résume à un simple faisceau de probabilités.

Si le culte scientiste condamne sans doute l’humanité à ne distinguer le futur que par le prisme de la technique, la science-fiction peut en revanche réintroduire une réflexion sur les valeurs : « L’apparition de la science-fiction correspond précisément au basculement de l’opinion à l’égard de la technologie et de l’industrie : le moment où l’on prend conscience que la rationalisation porte en elle le risque d’aliénation. La peur de l’aliénation qui s’est avérée en partie juste est consubstantielle à l’invention de l’industrie : autant la prospective est un processus rationnel de pensée, agnostique au niveau des valeurs, autant la SF s’occupe essentiellement de valeurs, notamment des frontières entre humain et inhumain ».

De l’éthique à la tendance

Lucazeau, dans Latium, interrogeait précisément l’avenir du monde à travers une fable mettant en scène des intelligences artificielles errant dans un cosmos abandonné par les hommes. Une manière de confronter deux temporalités, celle d’un héritage classique, latin, dont il imaginait que les Intelligences artificielles se doteraient pour se constituer une société, et celle de l’imaginaire technologique post-apocalyptique. Chez Lucazeau, les IA se font métaphysiques et les hommes simples entités techniques dépassées. Cette dualité fait-elle écho à celle qui sépare en lui l’écrivain SF et le prospectiviste ?

La matrice idéologique du complotisme, nous rappelle Lucazeau, c’est un truc de libertarien de gauche, qui draine tout le romantisme de la piraterie informatique et de la défiance vis-à-vis du “Big State”

Romain Lucazeau

« La prospective, comme discipline de prévision, se pose dans un cadre d’action rationnel et instrumental : à une époque où l’on considérait que le monde était un cosmos hiérarchisé en valeurs, dans le monde métaphysique d’avant les Lumières, la prospective était tout simplement impossible, puisqu’il y avait une thèse sous-jacente qui était celle de la stabilité du monde. À partir du moment où la métaphysique a été déconstruite, on rentre dans une ère où le futur n’est plus orienté par la valeur morale mais simplement par des tendances et des certitudes ».

Projection en relief

Au-delà de ses finalités opérationnelles, la prospective du point de vue de la SF est aussi un moyen d’intégrer un nouveau variable dans le processus fictionnel : lorsqu’on lit les premiers rapports publiés par la « Red Team », déclinés en « saisons » pour coller à la mode du feuilleton télévisé, le lecteur assidu de SF se trouve malgré tout en terrain connu : ascenseurs spatiaux, piraterie généralisée, société « liquide » favorisée par la privatisation en chaîne des institutions… Le seul apport concret de l’imaginaire science-fictionnel est sans doute d’offrir une vision globale qui manque aux prospectivistes, ceux-ci étant en général condamnés à déployer des perspectives isolées. « Dans la SF, la médiation du temps permet de faire apparaître du relief sur la cartographie du réel, de faire apparaître comme problématique des conditions tellement connues qu’on en a oublié l’aspect contingent, voire arbitraire », rappelle Lucazeau.

L’inquantifiable

À l’heure où les tech-entreprises se gargarisent de leurs algorithmes et de leurs modélisations pour tout prévoir, la crise sanitaire nous prouve qu’en omettant le facteur humain, toute prospective est condamnée. Lucazeau, qui travaille pour de grandes sociétés de consulting, connaît bien le sujet : « Aujourd’hui, même les modèles très sophistiqués ont encore du mal à prévoir quoi que ce soit. Avec un jeu de variables, le traitement des données massives permet de nous aider, mais certainement pas de prévoir. Nous ne sommes qu’aux prémices de la donnée ubiquitaire, et l’art qui consiste à étalonner les modèles pour essayer de les faire coller à la réalité reste extrêmement empirique. Nous sommes donc bien obligés d’être qualitatifs. Le monde de demain sera toujours façonné par le carrousel de l’honneur, de la folie, de la colère, de l’idéologie : des choses qui ne sont pas quantifiables ».

Cosmétique et réalité

Les rapports entre prospective et science-fiction soulignent une plasticité inédite du réel, qui oscille constamment entre une réalité mise en scène et une tentation fictionnelle bâtie sur des intérêts privés. Lorsqu’on évoque ces nouveaux mythes scientistes mis en avant par les médias : l’IA forte, la singularité, la terraformation, Lucazeau se contente de sourire : « Derrière ces battages médiatiques, on trouve surtout la nécessité des fonds d’investissement à attirer de l’argent en générant des modes et des attentes. Ces vagues de concept attirent les investisseurs à un moment donné : l’innovation technologique est fondamentalement différente de celle du passé qui était liée à la puissance publique : en France comme partout dans le monde les grands programmes publics étaient alors le moteur essentiel des grands changements de paradigme technologique.»

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« Nous ne sommes plus dans un monde qui construit des infrastructures, nous émargeons à une frontière post-technologique et aujourd’hui personne, ni les commissariats au plan, ni les banques publiques, ni les ministères ne connaissent la prochaine étape. Donc le moteur de l’innovation, c’est le pari que font les acteurs privés, un pari intermédié par les fonds d’investissement, encouragés par la crise de 2008 qui a contribué à réinjecter des sommes incroyables dans la tech. Mais n’oublions pas que pour l’instant, les robots, ce sont des caisses en métal avec quatre pattes qui transportent des charges… On est à peu près sûr qu’ils ne vont pas envahir le monde maintenant. »

Complotisme et angle mort

Le réel de la post-modernité a donc besoin de fiction pour accompagner son essor, avant tout parce qu’il est devenu multipolaire, segmenté, et donc ouvert à toutes les métastases idéologiques, comme le complotisme. « N’oublions pas que la matrice idéologique du complotisme, nous rappelle Lucazeau, c’est un truc de libertarien de gauche, qui draine tout le romantisme de la piraterie informatique et de la défiance vis-à-vis du “Big State”. Cette matrice conceptuelle s’est complètement retournée en une espèce de fantasmagorie post-nationaliste, ce qui prouve qu’Adorno ou Hegel avaient raison lorsqu’ils évoquaient la dialectique de l’histoire. Les Allemands avaient bien compris à quel point cette rationalisation du monde par la technique, la ville, la mort des rites et des superstitions, la mort de l’oralité, posaient un problème majeur. Nous sommes programmés pour vivre dans une communauté villageoise ou tribale, mais nous sommes dans un monde où ces réseaux de sociabilité naturelle n’existent presque plus. Notre cerveau a besoin de se sentir inscrit dans un ensemble de relations stables, et lorsqu’on remplace, par exemple, cette espèce de solidarité primitive par la Sécurité sociale, on dispose bien d’une amélioration quantifiable, mais aussi d’une perte affective de grande ampleur. C’est là que réside l’angle mort de toutes nos économies et de toutes nos politiques ».

Ce que les visionnaires ont vu

La SF joue donc un rôle crucial et elle peut sans doute contribuer à donner un contexte existentiel aux modèles prospectivistes : « Une œuvre de SF véritablement visionnaire n’est pas une œuvre qui met le doigt sur une technique qui va vraiment avoir lieu, mais une œuvre qui explore un enjeu fondamental, métaphysique, sur le rapport de l’homme à lui-même, sur les limites de l’humain, Dick en étant le parangon, dans le sillage de Wells. Franck Herbert également a dit beaucoup de choses, notamment sur la nature de l’écologie politique ; il a dit clairement que l’écologie n’était pas démocratique, car elle relève d’une notion illibérale qui est l’inscription de l’homme dans un processus naturel. Ce qui est aux antipodes de nos démocraties modernes ».

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