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Sébastien Soulé : « Un chouf nous fait le reproche de venir pendant l’heure de la prière »

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Publié le

8 avril 2024

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Impliqué dans l’affaire de la « BAC Nord », Sébastien Soulé a passé soixante-neuf jours en détention provisoire, prélude à une bataille judiciaire de dix ans jusqu’à sa relaxe. De l’opprobre à la gloire du festival de Cannes, il raconte tout dans un livre, Flic à la Bac Nord, et répond – hors la présence de son avocat – aux questions de L’Incorrect.
© Benjamin de Diesbach pour l'Incorrect

Pour un innocent et en plus pour un policier, aller en prison est évidemment un choc. Est-ce que ça a changé le regard que vous aviez sur les détenus ?

On ne se met pas tout d’un coup à compatir avec des braqueurs de bijouteries. En revanche, quand on le vit comme une injustice, on se dit forcément : « Je ne dois pas être le seul qui n’a rien à faire là. » Ce qui a changé, c’est surtout la connaissance de l’envers du décor.

L’envers du décor?

Il y a tellement de détresse, qu’on veut se raccrocher à tout et n’importe quoi. On a un besoin viscéral de parler à quelqu’un. C’est pour ça que mélanger les détenus entre petits et gros délinquants est une folie : le petit va forcément être magnétisé par le gros. Avant même le besoin de protection, on veut parler. Pareil pour le fanatisme religieux : quelqu’un de faible, et on l’est tous quand on arrive en prison, va s’imbiber de toute idéologie qui le rendra plus fort… ne serait-ce que pour se distraire ! J’étais en isolement mais c’en était au point où je souhaitais aller dans les quartiers normaux, dans une chambre à quatre. Ç’aurait été dangereux pour moi mais je l’ai souhaité, contre toute rationalité, heureusement sans succès.

Lire aussi : Pierre Téqui, aumônier de prison : « Les détenus finissent par former une Église »

Et votre regard sur vous-même ?

Je suis entré flic, j’en suis sorti détenu. Entré flic par ce qu’on me le rappelait tout le temps : la première fois que je suis allé à ma minuscule fenêtre, toute la prison me voyait et se mettait à hurler et à m’insulter, les matons sont entrés pour me retirer vers le fonds de la « chambre ». Quand je suis sorti, j’étais un détenu.

Que fait-on pendant tout ce temps en prison ?

Moi qui ne lis jamais, j’ai dévoré tout ce que ma femme m’apportait : Da Vinci Code parmi tant d’autres. Je ne cherchais pas l’inspiration mais l’évasion, à tout prix. Il y en a, c’est les cachets, moi c’était ça. Alors que je ne croyais pas beaucoup, je me suis mis à prier. J’ai même demandé à voir un prêtre. Je ne l’ai pas vu, car c’est toujours plus compliqué pour un policier.

Comment ça « plus compliqué pour un policier » ?

On est celui qui ne va pas causer de tort et qui ne fait pas peur. Moi on me dit « éloigne- toi de la fenêtre » et je m’éloigne de la fenêtre. Je ne suis pas la priorité, disons.

Je ne cherchais pas l’inspiration mais l’évasion, à tout prix. Il y en a, c’est les cachets, moi c’était ça. Alors que je ne croyais pas beaucoup, je me suis mis à prier. J’ai même demandé à voir un prêtre.

Sébastien Soulé

Dans le livre, vous dites que vous ne connaissiez pas le terme « cantiner » (commander des biens payants en prison, ndlr). Étonnant pour un policier, non ?

Ça fait partie du langage des jeunes qu’on arrête – « Je cantinerai » –, c’est rigolo mais ça passe d’une oreille à l’autre. C’est le vocabulaire d’un autre monde, celui de la prison, donc de la justice. Le monde d’après nous. Pareil pour « préventive » ou « mandat de dépôt », pour moi c’était juste « prison » donc pas vraiment notre affaire. Tout ce qui se passe après l’arrestation doit nous intéresser le moins possible, d’ailleurs. On évite.

Pourquoi on évite ?

Nous, on a vu le gars, on a vu ce qu’il a fait, et on ne maîtrise pas ce qu’il devient. Une fois, j’ai arrêté les violeurs d’une gamine en flag, et j’ai donc été entendu comme témoin pendant le procès : j’ai alors su qu’ils étaient venus libres au tribunal. On peut mal le vivre. Sachant que la BAC n’est pas un service d’enquête mais d’intervention, donc on a encore moins d’éléments sur l’affaire, on a que des impressions immédiates.

C’est d’ailleurs tout le problème de la BAC Nord…

Oui, l’enregistrement officiel d’un indic était réservé à de gros services d’enquête, sauf que pour pouvoir faire les bonnes arrestations au bon moment, certains se sont mis à rémunérer des informateurs avec le produit des saisies ou de ce qui aurait dû être saisi : il donne l’heure et le lieu d’une grosse prise et il garde sa barrette de shit. Toute cette histoire aura au moins servi à ce que la règle change et, désormais, tous les agents peuvent demander à enregistrer leur indic sur un fichier.

Une fois, j’ai arrêté les violeurs d’une gamine en flag, et j’ai donc été entendu comme témoin pendant le procès : j’ai alors su qu’ils étaient venus libres au tribunal. On peut mal le vivre.

Sébastien Soulé

Vous en voulez à la justice ?

Le problème est plus dans la façon dont ça a été présenté à la justice. En tout cas me concernant, il faut reconnaître qu’elle a su corriger le tir : je n’ai pas seulement été relaxé, j’ai retrouvé le droit de travailler comme flic. Mais j’ai des reproches à faire : on n’enquête pas avec une idée préconçue en ne cherchant que ce qui vous intéresse et en tordant le peu qu’on trouve pour que ça colle. Un enquêteur ne fait pas ça. Il y a aussi les fameux « j’ai toujours été pour toi » après coup, qui piquent un peu. Mais je ne garde pas de rancœur : c’est une part de la nature humaine. J’ai appris à la connaître. Je suis maintenant délégué syndical pour la Police. C’est là que j’ai commencé à vraiment entendre les histoires et les drames et à m’y impliquer.

Le film a-t-il été la lumière au bout du tunnel ?

D’un épisode très noir de ma vie, il a fait quelque chose d’incroyable. C’est d’abord toute l’effervescence du tournage : je me souviens d’Adèle Exarchopoulos dans ma cuisine demandant à ma femme ce qu’elle avait fait ou pensé à tel ou tel moment… Sacré retournement de situation.

Le problème est plus dans la façon dont ça a été présenté à la justice. En tout cas me concernant, il faut reconnaître qu’elle a su corriger le tir : je n’ai pas seulement été relaxé, j’ai retrouvé le droit de travailler comme flic.

Sébastien Soulé

Mais c’est surtout une œuvre de vérité. Il rétablit notre honneur, et, mieux, montre qu’on est humain, qu’on rigole en voiture, qu’on peut avoir peur, se tromper, bref, qu’on n’est pas des robots. Il montre aussi ce à quoi on a affaire tous les jours.

C’est vrai que le portrait dressé des « racailles de cité » est accablant.

Ce n’est pas un documentaire et il n’avait pas pour but de prendre parti, mais il a voulu traduire une réalité de cette affaire : il le fait sur les grosses huiles et il la donne aussi sur les gangs de cités. Si les films de Cédric Jimenez sont aussi bons, c’est qu’il croit en ce qu’il montre. Et encore, on ne peut pas tout dire en deux heures ; s’il avait tout dit, le film aurait duré sept ans.

Qu’est-ce qu’on n’a pas représenté, par exemple ?

C’est anecdotique mais un chouf (un guetteur, ndlr), un jour, nous fait ce reproche : « Vous venez pendant l’heure de la prière, quand on ne peut pas crier. » Sacrée hypocrisie. Sa prière à lui n’était pas assez sacrée de son propre point de vue pour arrêter le trafic mais nous, en revanche, il fallait qu’on « respecte ».

Lire aussi : Prisons : à l’ombre du califat

Et ce livre, Flic à la Bac Nord, que représente-t-il pour vous ?

Quelque chose de plus personnel. Un retour sur le passé avant une vie nouvelle. L’avenir est plein de surprise, je suis payé pour le savoir. Mais je compte m’investir du mieux que je peux au syndicat, dans la défense de mes collègues. Je suis fier de faire ça et je suis fier de la police. Qu’ils aient tort ou raison, ils ne doivent pas être seuls.

À la première personne Ce n’est pas l’affaire de la Bac Nord, c’est l’histoire d’un flic; d’un citoyen isolé, contre qui le système et l’opinion, sur la foi du « pas de fumée sans feu » s’emballent l’un l’autre. L’auteur commence par le débarquement en force de l’IGPN chez lui une après-midi d’octobre 2012, puis ces deux mois – « soixante- neuf jours » – en « préventive », les sanctions administratives jusqu’à la relaxe prononcée par le tribunal en 2021. Le lecteur vit avec lui sa cohabitation en prison avec le monde des malfrats qu’il avait jusqu’ici combattu, la longue bataille judiciaire qui s’ensuit jusqu’au tournage du film BAC Nord. Un récit qui laisse entrevoir la froideur de la machine administrative et judiciaire, qui sait être implacable quand elle le veut bien. Un témoignage personnel sur le fond mais aussi par sa narration, car c’est lui qui parle. L’écriture mais aussi le point de vue, tout est à la première personne. Charles Rouvier.


FLIC À LA BAC NORD, SÉBASTIEN SOULÉ, City Éditions, 236 p., 17 €

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