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Pierre Téqui, aumônier de prison : « Les détenus finissent par former une Église »

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Publié le

13 janvier 2023

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Pierre Téqui est aumônier de prison. Il porte un regard humaniste et chrétien sur l’expérience carcérale, qu’il côtoie dans son quotidien. Son discours équilibré doit être entendu.
PTéqui

Vous êtes aumônier de prison, une mission difficile. Est-elle aussi enrichissante ? Qu’avez-vous appris sur les hommes, sur notre société ?

Je ne dirais pas que cette mission est difficile. La prison est bien sûr un univers difficile, où l’on purge sa peine – expression éloquente – mais être aumônier n’est pas plus difficile que d’autres missions d’Église auprès des malades ou des pauvres. Tout est une question de charisme. Il me serait bien plus difficile de m’occuper du catéchisme. Mais, évidemment, tout le monde ne peut pas être aumônier de prison. L’univers carcéral fait peur. La prison charrie un imaginaire qui rebute les gens. La prison où je me rends le week-end est entourée d’un mur, nu, austère, pensé par l’architecte pour être une rupture au cœur de la ville. Ce sont ces murs qui sont la première difficulté : ils constituent une barrière entre le monde du dedans et le nôtre, celui du dehors. La mission de l’aumônier rejoint l’étymologie de « religion ». Il s’agit de « relier » ces deux mondes. Au cœur de la détention, nous sommes « signe d’Évangile » ; c’est-à-dire que nous venons rappeler à ces hommes retranchés de la société qu’ils n’ont pas été retranchés de l’amour et de la miséricorde de Dieu.

Au cœur de la détention, nous sommes « signe d’Évangile » ; c’est-à-dire que nous venons rappeler à ces hommes retranchés de la société qu’ils n’ont pas été retranchés de l’amour et de la miséricorde de Dieu

Vous avez en revanche bien raison de sous-entendre que cette mission est enrichissante. Je me dis très souvent que les détenus m’évangélisent bien davantage que je le fais. Lorsque l’un d’eux demande le baptême la cérémonie me bouleverse. Étant le témoin de leur parcours de foi, je suis aussi le témoin de l’action de Dieu au cœur de leur vie brisée. Chaque semaine, j’ai à l’esprit ce passage du Psaume 50 : « Tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur brisé et broyé ».

À gauche, on entend souvent la petite musique abolitionniste. De l’autre côté, à droite, on décrit souvent les prisons comme des « hôtels ». Qu’en est-il réellement ?

Effectivement. C’est assez rare d’entendre une parole politique pertinente au sujet des prisons. Mais c’est assez normal : encore une fois, la prison est un repoussoir. Dès lors, la plupart des personnes qui parlent de cet univers n’en savent rien. Depuis la loi du 15 juin 2000, les députés et sénateurs sont autorisés à visiter les prisons à tout moment. Il serait bon qu’ils usent de ce droit.

Lire aussi : [Reportage] Prison de Fresnes : entre les murs

Les prisons, des hôtels ? C’est en effet une critique récurrente et, j’ose dire, normale. Une société est un tout : comment faire accepter aux citoyens que le confort qu’on donne à un détenu soit supérieur à celui qu’une personne au bas de l’échelle sociale peut s’offrir ? Pour ma part, je vois bien que les cellules ne sont pas en bon état, que les prisons sont surpeuplées. Le confinement peut aider les gens à s’imaginer ce que c’est que d’être privé de liberté. Car la prison ce n’est pas seulement être enfermé, c’est aussi être privé de son téléphone, d’internet, de contacts avec ses proches. C’est bien cela qui manque le plus lorsqu’on est enfermé : les proches. En prison, un père vit dans l’angoisse de ne plus pouvoir parler à sa fille.

Les prisons sont-elles vraiment des endroits où les prisonniers se radicalisent, notamment dans le cadre de l’islamisme ? Du reste, croyez-vous qu’elle prévienne la récidive ?

La prison prévient la récidive, mais elle le fait mal. Sinon on ne constaterait pas un taux pareil. Pour ce qui est de la radicalisation, je suis aumônier catholique. La loi de 1905 encadre nos pratiques en détention. Nous ne pouvons aller voir que les détenus qui le demandent. Sinon ce serait du prosélytisme. De fait, je vais assez peu voir les musulmans, même si certains le demandent parfois. Je ne suis donc pas la personne la mieux placée pour vous confirmer cela. Mais a-t-on besoin de mon témoignage pour savoir que la prison radicalise ? C’est un fait, encore qu’on soit assez mal renseigné sur la tendance actuelle. Le sujet fait moins l’actualité qu’à l’époque des attentats.

Nous ne pouvons aller voir que les détenus qui le demandent. Sinon ce serait du prosélytisme. De fait, je vais assez peu voir les musulmans, même si certains le demandent parfois

Ce que j’observe c’est que les imams sont peu nombreux à venir en prison. Les équipes catholiques comptent facilement dix personnes. La majorité est constituée de laïcs, comme moi. En comparaison, les imams ne sont pas assez nombreux. Il est impossible pour eux d’aller voir tous les détenus en cellule. À part conduire la prière le vendredi, que peuvent-ils faire ? La tâche est trop immense. Pas étonnant, dès lors, qu’un détenu ayant une vie spirituelle puisse prendre l’ascendant sur les autres. On l’observe pour les catholiques, c’est normal et très beau : en allant à la messe les détenus finissent par former une Église, s’aident, s’épaulent, se conseillent. J’imagine qu’il en est de même chez les musulmans. Mais de quel islam est-il question ? Je l’ignore. Et pourtant, c’est là la question essentielle.

La prison est-elle pensée pour surveiller les personnes dangereuses ou pour punir ? L’affaire « Koh LanTess » a beaucoup fait parler…

La prison est à la fois pensée pour les détenus qui y sont incarcérés et pour les personnes qui vivent à l’extérieur. C’est une institution utile à la société, ne serait-ce que parce qu’elle sert à isoler ceux qui lui font du tort. La prison ne doit donc pas être l’affaire que de l’administration pénitentiaire ou de la justice. Il faut des débats au sein de la société et, à ce titre, les polémiques sont utiles.

Lorsqu’on avait vu les images de ces courses de kart et de ces jeux de piscine à la prison de Fresnes, je les avais immédiatement déplorées

Lorsqu’on avait vu les images de ces courses de kart et de ces jeux de piscine à la prison de Fresnes, je les avais immédiatement déplorées. Pourquoi ? Car il s’agissait du Koh-Lanta de la « tess », c’est-à-dire de la « cité » en verlan. Or le monde des cités et celui des prisons sont deux univers bien assez perméables pour qu’il ne soit pas nécessaire d’en rajouter. On ne cesse – à raison – de critiquer la culture de la délinquance qui règne dans les cités. En prison, il importe de soustraire les détenus à ce milieu. Lorsque vous entrez dans une cellule et que vous découvrez un grand type à la mine patibulaire qui fait résonner du gangsta rap et ne quitte pas son parler de cité, il y a de quoi questionner l’opportunité de le maintenir dans cette culture, voire de la légitimer, plutôt que lui proposer autre chose. Tout comme je ne veux pas qu’on monte des ateliers street art au Louvre plutôt que de s’astreindre au difficile exercice de transmettre le goût pour la peinture classique, je ne suis pas favorable aux cours de slam et de rap en prison.

Au fond, Dieu n’a-t-il pas toute sa place dans les prisons, au milieu de ceux qui ont fauté ? Trouvez-vous des prisonniers réceptifs à l’Évangile ? Mieux : sauvés ?

Bien entendu que Dieu à toute sa place en prison. Ce ne sont pas de pareils murs qui l’arrêteront. Du reste, ce ne sont pas les aumôniers qui l’amènent avec eux de l’extérieur. Le Christ nous précède toujours. Et sans doute est-il attentif aux prisons puisqu’il déclara ne pas être venu « appeler des justes, mais des pécheurs » (Mt, 9, 13). Mais ceux qui ont péché ne sont pas qu’en prison. C’est nous tous que le Christ appelle. En prison, les détenus ne font pas que s’interroger sur leur situation présente. Ils regardent leur passé et essaient de se projeter dans l’avenir. La prison les conduit souvent à renouer avec leur baptême. Ils s’aperçoivent qu’ils n’étaient pas assidus, que le Christ ne faisait pas assez partie de leurs vies. La faute est peut-être d’abord là : après tout, Dieu ne veut pas notre mal. Il ne veut pas que nous allions en prison et le péché lui déplaît. Il a donc toute sa place en prison mais était déjà auprès de chacun de nous avant que la peine soit prononcée.

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Durant leurs détentions, les détenus s’en rendent compte. Ils se mettent tout particulièrement à l’écoute de l’Évangile pendant la messe. Sont-ils sauvés ? Dieu est le seul juge. Mais, chaque dimanche, Christ se rend présent au sein de l’Eucharistie et, alors, une Église prend conscience d’elle-même, les cœurs s’apaisent et on dit le Notre Père. Pareil moment ne peut que favoriser les miracles.

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