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Benoît Dumoulin : repenser la laïcité pour nous sauver

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Publié le

18 mai 2026

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Dans « Quelle Laïcite pour demain ? », Benoît Dumoulin, directeur de l’association Ichtus et professeur en histoire des idées politiques, retrace avec brio la genèse historique et philosophique de l’idée laïque, et démontre, notamment face au défi de l’islam radical, qu’elle doit cesser d’être une arme anti-religieuse et laisser une place à notre héritage chrétien.
© Benjamin de Diesbach

Il existe autant de définitions que d’affirmations, souvent contradictoires, sur la laïcité. Alors, qu’est-ce que la laïcité ?

Effectivement, rarement un tel concept n’a suscité autant d’affirmations contradictoires, la laïcité ayant une valeur constitutionnelle depuis 1946 mais n’étant pas définie par le droit français.

Sur le plan philosophique, il y a deux conceptions de la laïcité : l’une par distinction, l’autre par soustraction. La première postule que l’ordre spirituel doit être distinct du temporel et assumé par des institutions qui n’en procèdent pas, car sa finalité est différente de la puissance étatique – il vise le salut des âmes là où l’État doit promouvoir le bien commun de la société – et ses moyens sont d’une autre nature que celle-ci – il agit par la persuasion là où l’État opère par la contrainte des corps. Il en résulte que la société doit reposer sur deux ordres, le temporel et le spirituel, qui s’équilibrent mutuellement. On ne se rend pas compte de la portée révolutionnaire d’une telle distinction : pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, le temporel ne peut plus prétendre exercer un magistère religieux sur les consciences. C’est la limite la plus forte apportée au principe d’auto-croissance infinie que porte en lui l’État quand il ne rencontre aucun contre-pouvoir.

À côté de cette laïcité par distinction, est apparue, beaucoup plus tard, une laïcité par soustraction : celle-ci vise à soustraire le religieux d’un espace afin qu’il reste l’apanage de tous et ne puisse devenir le lieu d’antagonismes religieux. C’est ainsi que la laïcité par soustraction a d’abord concerné l’État et ses agents à qui on a demandé de se dépouiller de tout symbole d’appartenance religieuse pour pouvoir représenter tous les citoyens dans une société pluraliste. Mais depuis quelques décennies, ce principe de soustraction tend dangereusement à glisser de l’État vers la société tout entière, comme en témoignent les diverses propositions pour interdire les signes religieux dans l’espace public.

On entend souvent dire que la laïcité est fille du christianisme. Cette assertion est-elle juste ?

La laïcité par distinction a effectivement été posée par le Christ lui-même quand il demande de rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu (Évangile selon saint Matthieu, XXII, 21). Mais la laïcité par soustraction est également et d’une manière indirecte, un fruit dévoyé du christianisme. En effet, par sa réflexion sur l’autonomie de la raison humaine et sa capacité à connaître des vérités naturelles sans le secours de la foi, saint Thomas d’Aquin fonde la possibilité théorique d’un espace commun qui ne fait pas appel aux arguments d’autorité mais repose sur une loi naturelle mutuellement partagée entre les hommes que la foi chrétienne ne fait que conforter dans l’ordre de la grâce. Cette audace médiévale finira par se retourner contre le christianisme car en ouvrant un espace autonome à la raison, il permet que celle-ci revendique une indépendance totale et se retourne contre celle qui l’a émancipée. Le christianisme porte ainsi en lui-même la possibilité de sa propre
 contestation, mais ceux qui utilisent la laïcité à l’encontre du christianisme scient la branche sur laquelle ils sont assis.

Vous dites qu’une conception moderne de la laïcité s’est imposée aux Temps modernes avec l’essor de l’État. Pourquoi ?

Les Temps modernes signent la fin de l’unité spirituelle de la chrétienté avec la Réforme protestante qui oblige l’Occident à penser durablement la coexistence de religions différentes au sein d’un même espace politique commun qui entérine le désaccord fondamental sur les finalités ultimes de l’existence. S’ensuivent, dès lors, un rétrécissement du bien commun et la montée en puissance de l’État moderne qui prétend être l’ultime garant de la paix civile, en compensant artificiellement par sa souveraineté l’absence d’unité religieuse de la nation qu’il gouverne. Désormais, c’est la coercition étatique qui prétendra faire tenir ensemble des hommes qui ne partagent plus nécessairement la même religion : il faudra d’autant plus de contrainte extérieure que les hommes n’éprouvent plus le sentiment d’être gouvernés par une seule et même loi intérieure. C’est la loi de tous les peuples hétérogènes.

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Quel est l’esprit de la loi de 1905 ? Comment cette loi a-t-elle été appliquée depuis ?

Il y a beaucoup de contresens au sujet de la loi de 1905. On en a fait une loi d’apaisement alors qu’elle a été votée dans un contexte de radicalisation des tensions entre l’Église et l’État après qu’Émile Combes ait fait expulser les congrégations religieuses et rompu les relations diplomatiques avec le Saint-Siège. Certains radicaux (Maurice Allard, Albert Sarraut) veulent une séparation humiliante pour l’Église et évoquent la possibilité de lui retirer la jouissance des édifices du culte pour les transformer en maison du peuple ou bourses du travail. Mais Aristide Briand, aidé de Jean Jaurès, fait comprendre que de telles revendications dresseraient l’ensemble des catholiques contre la loi, au risque de faire échouer la séparation. Il prône donc un débat apaisé afin de rendre la séparation acceptable aux yeux de l’Église. Cependant, dans son essence, la loi de 1905 procède d’une philosophie politique qui récuse tout enracinement de l’État dans le droit naturel et divin au profit de son auto-référencement, ce que ne pouvait accepter l’Église. Une interprétation libérale a tout de même permis d’en faire une loi d’apaisement à partir des années 1920 jusqu’à ce que la question de l’islam repose les termes du débat à partir des années 90.

Qu’est-ce qui fait la spécificité du modèle français de la laïcité ?

C’est la neutralité religieuse de l’État et des services publics qui est une spécificité française. Dans sa volonté d’émanciper le citoyen de toute emprise religieuse, le législateur français a supprimé toute dimension religieuse – même symbolique – de la sphère étatique, laissant un vide que viendront combler les idéologies. C’est ainsi que les crucifix ont été enlevés des écoles publiques, des hôpitaux ou des tribunaux et les programmes scolaires laïcisés ; des dispositions singulières qui font de la France une exception en Europe quand on sait qu’au Royaume-Uni, en Allemagne, en Italie ou en Espagne, l’enseignement religieux peut être dispensé dans les écoles publiques. Quant aux États-Unis, s’ils prônent la neutralité confessionnelle de l’État qui ne doit avantager aucune religion par rapport à une autre (premier amendement à la Constitution), ils n’exigent aucunement la neutralité religieuse de celui-ci, ce qui explique les invocations récurrentes, décomplexées voire intempestives de Dieu dans le champ politique.

La laïcité peut-elle être un rempart efficace contre l’islam politique ?

La laïcité à la française vide l’espace public de toute présence religieuse, notamment patrimoniale, et contribue à rendre l’héritage chrétien étranger à nos contemporains. Elle crée ainsi un vide sur lequel prospèrent l’islam radical et les idéologies séculières. C’est une posture de perdant car on ne lutte pas contre une civilisation par des principes juridiques abstraits. Face à un contenu substantiel, il faut opposer la force attractive d’une religion et d’une culture, non une laïcité de soustraction qui considère toutes les religions sur un même pied d’égalité, sans égard pour la contribution de certaines d’entre elles à notre histoire et à notre identité. Tout durcissement de la laïcité finira donc par se retourner contre le christianisme.

Existe-t-il une bonne laïcité, et à quoi doit-elle servir ?

Une saine laïcité doit concerner l’État et non être étendue à la société. Elle garantit la non-immixtion du pouvoir civil dans la vie interne des religions et instaure une neutralité confessionnelle qui permet à toutes les composantes de la société de se reconnaître dans l’État, tout en faisant droit à la dimension sociale du fait religieux et en intégrant sa contribution au bien commun de la société. Elle est un moyen et ne doit pas devenir une fin, sinon on bascule dans l’idéologie.

À rebours du laïcisme, certains politiques prétendent défendre les racines chrétiennes de la France pour des raisons culturelles. Qu’en pensez-vous ?

C’est une préoccupation tout à fait louable mais elle présente un défi de taille : si l’on revendique le christianisme comme héritage culturel, alors il faut lui être fidèle jusqu’au bout, c’est-à-dire mener une politique qui soit conforme à la vision chrétienne de l’homme, sans quoi on profane son nom. Que signifie, par exemple, un président qui vante les mérites de la foi chrétienne au collège des Bernardins (c’était en 2018) et qui, en même temps, entend faire voter une loi sur l’euthanasie ? C’est pourtant ce qu’a fait Emmanuel Macron. Inscrire les racines chrétiennes de la France dans la constitution me semble capital pour retrouver notre inscription dans une histoire chrétienne, mais il ne faudrait pas en rester à un simple affichage politique.


QUELLE LAÏCITE
POUR DEMAIN ?
,
BENOÎT DUMOULIN,
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