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Souriez, vous êtes filmés !

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Publié le

12 février 2020

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Joe Boswell, qui se définit lui-même comme un « agent d’intégration », organise sa lutte contre ceux qui l’ostracisent, les progressistes londoniens. L’objet de sa quête ? Connaître le peuple londonien. Ses outils ? Le porte-à-porte, son oreille, et son appareil photo. Portrait d’un portraitiste.

 

 

 

 

Si Joseph Boswell, érudit de 33 ans, versé dans la philosophie des sciences et l’histoire des idées, fait du porte-à-porte à Londres pour £10 (12 €) de l’heure comme agent d’un institut de statistiques, c’est par choix. Cette activité a priori ingrate sert une démarche politique (pour comprendre ce qu’est le populisme, commençons par aller voir ce qu’est le peuple) et lui inspire un travail artistique (une collection de portraits photographiques, ci-contre). Boswell parcourt les boroughs : Hackney, Chelsea, Highgate… Muni d’une liste d’adresses fournie par son employeur, il frappe à la porte du peuple de Londres. Il est payé à l’heure pour faire remplir des questionnaires visant à évaluer la santé, le bonheur, le niveau d’éducation et d’emploi des habitants. Êtes-vous heureux (sur une échelle de 1 à 10) ? Quel est votre niveau d’études ? de revenus ? âge ? race ? religion ? etc. « Une fois les formulaires remplis, les questions sur le bien-être me permettent d’engager une conversation plus ouverte ». À partir de là, Joe arrête le chronomètre, il est « à son compte » et passe des heures à dialoguer avec les Londoniens, explore leurs origines, leurs croyances, leurs valeurs, leur destin. Se sentent-ils britanniques ? Européens ? Enfin, il propose de tirer leur portrait. Joe a une voix douce, des cheveux ondulés, de grands yeux bleus, des chaussures éculées, une maigreur christique. Une allure qui, dans l’ensemble, lui ouvre les portes et, confie-t-il, plaît particulièrement aux catholiques… Le porte-à-porte, il connaît ça, pour avoir fait campagne et distribué des tracts travaillistes. Mais la dérive de la gauche vers les politiques identitaires l’a détourné du Labour Party.

 

Lire aussi : Que l’Angleterre sauve l’Europe !

 

TRIBULATIONS D’UN ÉTUDIANT À L’ÈRE PROGRESSISTE

 

D’où vient Joe Boswell ? Du sud-ouest de l’Angleterre où ses parents marxistes, issus de la classe moyenne, se sont installés, quittant la capitale dans les années 60 pour cultiver leurs légumes à Dartmouth (Devon), dans une ferme depuis transformée en Bed & Breakfast. En famille, Joe est abreuvé de discours anti-capitalistes, anti-système. Ses parents n’encouragent pas ce brillant élève à postuler dans les meilleures universités, trop élitistes à leur goût. Joe s’inscrit en Cornouailles en « littérature anglaise et écriture ». En guise de littérature, les profs gavent les élèves de philosophie post-moderniste, la french theory, Foucault, Derrida, et, parfois, un peu de Charles Dickens pour comprendre combien le roman occidental est infecté d’esprit patriarcal et colonialiste. Qu’importe, la philosophie l’intéresse. Joe lit de son côté. Un article de Richard Dawkins l’affranchit du post-modernisme. « C’est devenu un dogme qui échappe à tout regard critique, à toute rigueur intellectuelle. Les post-modernistes ont rempli des milliers de pages de jargon avec des découvertes minimes ». Joe se tourne vers la philosophie des sciences, crée son blog (Adam’s Opticks). Ses textes sont remarqués par un prof de philo qui l’incite à réaliser des entretiens avec philosophes et scientifiques et finance ses vidéos.

Boswell devient indésirable, il n’est plus invité aux fêtes. Un job se présente à l’université de Bristol : il prend des notes pour des étudiants handicapés, ce qui lui permet de suivre les cours. Et il économise pour le projet de ses rêves : un voyage aux USA.

Via les groupes facebook, il noue des relations avec des étudiants des grandes écoles, fait des rencontres. « Je fréquentais pour la première fois des gens d’Oxford ou de Stanford passionnés par le débat d’idées ». Parmi eux, une Américaine poste une étude titrée « Un homme sur trois est un violeur potentiel ». Joe répond, argumente. Le ton monte. « Je me suis fait dire que le point de vue d’un homme blanc privilégié évoluant dans sa bulle n’était pas intéressant ». Boswell devient indésirable, il n’est plus invité aux fêtes. Un job se présente à l’université de Bristol : il prend des notes pour des étudiants handicapés, ce qui lui permet de suivre les cours. Et il économise pour le projet de ses rêves : un voyage aux USA.

 

Lire aussi : Megxit : la disneylisation de la famille d’Angleterre

 

FACE AUX GUERRIERS DE LA JUSTICE SOCIALE

 

Il est à Chicago en 2016, la veille de l’élection présidentielle américaine qui va polariser le débat d’idées et bouleverser la tonalité des conversations politiques dans le monde entier. Joe prend son bâton de pèlerin et s’en va à contre-sens. Il découvre que les électeurs de Trump ne sont pas les ploucs agressifs présentés sur la BBC. À New York, il assiste au discours de défaite d’Hilary Clinton à propos du plafond de verre. Il s’immerge parmi les manifestants anti-Trump. Puis voyage dans tout le pays et raconte en ligne. « Les gens étaient intéressés par ce qui se passait en Amérique. Je n’avais jamais eu autant de lecteurs pour mes textes de philo ! » Ses commentaires sur l’actualité US étant nuancés, il est bientôt soupçonné de trumpisme. L’atmosphère autour du Brexit envenime encore les conversations. Joe a voté remain mais veut respecter le résultat du referendum. Il est de plus en plus isolé. L’excommunication pour opinion non-conforme, Boswell en souffre mais ne s’avoue pas vaincu. Aux guerriers de la justice sociale, il va opposer le pacifisme du porte-à-porte. Il loue une chambre à Londres et se fait embaucher dans l’institut de statistiques. « Je m’étais fait dire que j’étais haineux, raciste, sexiste, incapable de comprendre le monde alors que je suis plutôt doué pour parler à des gens de tous bords. J’étais exaspéré par l’hystérie médiatique autour du populisme. Je suis convaincu que la majorité des gens sont bienséants, honnêtes, aimables, réfléchis et rarement extrémistes, quelles que soient leurs opinions ».

Cette femme est une afro-centriste rastafari. Je lui ai demandé si elle se sentait britannique. Elle m’a dit “Un Noir ne peut pas être britannique. À cause du racisme et aussi de notre lien avec l’Afrique”. / Ça c’est une styliste parisienne, venue s’installer à Londres. /

HEURS ET MALHEURS DU PEUPLE DE LONDRES

 

Joe me montre ses photos et raconte les histoires : « Quand cette femme, une Irlandaise, m’a ouvert la porte, elle était agitée et semblait droguée. Elle m’a prié de revenir deux jours plus tard. On a beaucoup parlé. Comme elle est très chrétienne, je lui ai conseillé de lire Jordan Peterson qui pourrait l’aider à résoudre son addiction. / Lui est charpentier. Je l’ai rencontré après l’incendie de la tour Grenfell. Il refaisait toutes les portes des appartements des HLM selon les nouveaux standards anti-feu. Il disait que des immigrés s’étaient fait passer pour des rescapés de l’incendie pour toucher des subsides et se plaignait que l’État donne trop aux étrangers. / Le lendemain de notre rencontre, par Facebook, cet homme m’a invité chez lui à une soirée nudiste entre hommes. J’ai décliné. Je ne voulais pas lui donner de faux espoirs. Il avait récemment perdu son mari. / Cette femme est une afro-centriste rastafari. Je lui ai demandé si elle se sentait britannique. Elle m’a dit “Un Noir ne peut pas être britannique. À cause du racisme et aussi de notre lien avec l’Afrique”. / Ça c’est une styliste parisienne, venue s’installer à Londres. / Cet homme d’origine libanaise a demandé l’asile en GB. Il était fermier en Sierra Leone. Quand les milices expulsaient les fermiers blancs, ils leur coupaient les bras ; vous aviez le choix entre manches courtes et manches longues. / Elle est argentine et adore l’Angleterre. Les émigrés sont souvent les plus patriotiques, ils savent pourquoi ils sont là. Elle m’a dit : “Il n’y a pas de corruption ici, il y a du travail, on est soigné, et j’ai trouvé un logement grâce à une association, c’est fantastique”. / Cet Australien est membre d’une équipe de cricket. Il avait hâte de me dire qu’il était progressiste et râlait contre le fait que son équipe de cricket était trop blanche ». Et les récits s’enchaînent. Les drames de la solitude dans une mégapole. Joe s’attache à revenir prendre des nouvelles des plus isolés. Les histoires de religion, de conversion, de drogue, d’intégration.

La droite a raison lorsqu’elle dit que l’immigration de masse rend l’intégration difficile. Mais je continue de penser qu’il est possible de construire une culture commune. Avec mes photos, je me comporte comme un agent d’intégration ! Je tape aux portes, j’offre un petit diaporama, je raconte les parcours, les destins, j’essaie de tisser des liens entre les Londoniens, les gens sont charmés »

Je l’interroge sur la controverse provoquée par John Cleese. Le comédien des Monty Python déclarait en mai dernier que Londres n’est plus une ville britannique, suscitant la furie des réseaux sociaux et la réprobation du maire Sadiq Khan qui pourtant ne dit pas autre chose, lui qui s’enorgueillit de diriger une des villes les plus diverses. Qu’est-ce qu’être britannique ? Qu’est-ce qui unit un peuple ? Des références, un imaginaire commun ? « La droite a raison lorsqu’elle dit que l’immigration de masse rend l’intégration difficile. Mais je continue de penser qu’il est possible de construire une culture commune. Avec mes photos, je me comporte comme un agent d’intégration ! Je tape aux portes, j’offre un petit diaporama, je raconte les parcours, les destins, j’essaie de tisser des liens entre les Londoniens, les gens sont charmés ». Nous aussi.

 

 

Sylvie Perez

 

 

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