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Agnès Thill : « L’éviction du père pose un problème éthique »

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Publié le

9 juillet 2019

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 À l’heure où nous bouclons ces lignes, la sanction vient de tomber : Agnès Thill est exclue de LREM pour « avoir tenu des propos polémiques sur les réseaux sociaux et également par voie de presse à propos du projet du gouvernement d’ouvrir la PMA à toutes les femmes », annonce le parti qui ajoute que ses propos iraient « à l’encontre de la Charte et des valeurs inclusives du Mouvement ».

 

Avec LREM, on est polémique quand on ne partage pas le progressisme obligatoire du parti au sujet de la PMA, ce qui justifierait de ne plus être inclusif à l’égard de ceux qui pensent qu’un enfant a besoin d’un père et d’une mère. Le tout pour sauver les « valeurs inclusives du mouvement », qui ne comprennent donc sûrement pas la liberté d’expression. Devant cette mascarade, Agnès Thill annonce vouloir porter en justice cette affaire.

 

D’où venez-vous et dans quelle famille avez-vous grandi ?

Je suis issue d’un milieu modeste et j’ai grandi en Seine-Saint-Denis dans une famille ouvrière. Mon père qui était l’aîné d’une grande fratrie, a travaillé dès l’âge de 13 ans afin de subvenir aux besoins du reste de sa famille, à qui il a donné sa paie entière jusqu’à l’âge de 30 ans. C’est grâce à lui que son dernier frère a pu faire des études et devenir professeur d’histoire. Le travail a donc toujours revêtu pour nous une grande valeur. C’était à la fois une obligation pour vivre mais aussi un moyen de conserver une forme de dignité.

 

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Mon père, qui n’avait pu entreprendre les études qu’il aurait aimées, me disait : « Comme on ne fait pas ce qu’on aime, il faut aimer ce qu’on fait ». Cette éducation dans une famille modeste mais où l’amour et le devoir étaient présents m’a appris à accepter qu’on puisse être heureux sans posséder grand-chose. Dire cela aujourd’hui dans une société qui valorise la consommation à outrance, c’est presque être de droite ! Alors qu’il s’agit avant tout de l’amour du travail bien fait, du sens de l’effort et de la satisfaction des joies simples.

 

 

Avez-vous reçu une éducation catholique ?

J’ai été élevée dans la foi catholique par un père qui aurait voulu devenir prêtre et avait beaucoup reçu du patronage dans lequel il avait grandi. Il faut voir qu’à l’époque existait un véritable catholicisme populaire. Souvent, des prêtres ouvriers venaient dîner à la maison. Pour autant, je trouvais l’Église beaucoup trop normative, sévère, en dehors de notre temps, il fallait suivre des règles dont je ne comprenais pas le sens, je les ai fuies. J’ai pris mes distances avec l’institution ecclésiale durant longtemps, d’autant que l’époque des années 70 célébrait la libération de la femme et le refus de toute contrainte morale.

 

 

Aujourd’hui, avec le recul des années, je suis reconnaissante à mon père d’avoir bénéficié de cette éducation qui m’a permis d’abord de la critiquer puis de m’en éloigner, et ensuite d’y revenir d’une tout autre manière. En effet, ce qui m’anime aujourd’hui, ce n’est pas d’abord l’appartenance sociale à une institution mais la quête d’une foi qui nous atteint au plus intime de nous-même. Il s’agit de quelque chose de très profond et de très personnel. Rien à voir avec des règles auxquelles il faudrait obéir. Si je devais essayer d’expliquer ce qu’est ma foi aujourd’hui, je dirais que c’est une Rencontre, mais une Rencontre qui rend infiniment libre.

 

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Comment vous êtes-vous située politiquement ?

Pour moi, les choses étaient relativement simples : la droite représentait les patrons et la gauche les ouvriers, c’était sociologique. Mon milieu social me conduisait donc naturellement à être de gauche. Pour autant, mon père, qui était chrétien, ne votait pas pour les communistes. Je me suis donc retrouvée à militer au parti socialiste. J’ai aidé mon père à vendre L’Unité (hebdomadaire du PS entre 1972 et 1986), j’ai célébré la victoire de François Mitterrand à la Bastille en 1981 et intégré la section du PS de Pantin. C’est à cette époque que j’ai connu Claude Bartolone, Jean-Luc Mélenchon ou encore Julien Dray. Mon histoire personnelle m’a beaucoup sensibilisée à la question sociale. Dès l’âge de 16 ans, j’ai dû travailler pour me payer mon futur permis de conduire. Je comprends donc ceux qui n’arrivent pas à boucler leurs fins de mois. Avant de devenir députée, je donnais encore des cours particuliers, en plus de mon activité d’institutrice, afin de pouvoir subvenir à mes besoins et à ceux de ma fille que j’ai élevée seule.

Malheureusement, je ne retrouve pas ce qu’Emmanuel Macron disait dans le mouvement LREM lorsqu’ils souhaitent m’exclure, m’ostracisent et font du chantage.

Pourquoi avoir rejoint La République en Marche qui n’est pas connue pour être le parti des petites gens ?

J’ai suivi un candidat qui voulait être au-dessus des partis et prônait la bienveillance. Durant la campagne présidentielle, il voulait rassembler tout le monde, quelles que soient les étiquettes partisanes des uns et des autres parce qu’il considérait que les défis de la France transcendaient les clivages politiques et que chacun pouvait concourir au bien commun de la nation par-delà son appartenance politique. C’est ce candidat que j’ai suivi, au-delà des partis, des religions et des sensibilités, et respectueux de chacun. Malheureusement, je ne retrouve pas ce qu’Emmanuel Macron disait dans le mouvement LREM lorsqu’ils souhaitent m’exclure, m’ostracisent et font du chantage.

 

 

J’ai plutôt le sentiment de retrouver ce que j’ai connu au PS il y a trente ans, lorsque je l’ai quitté après le congrès de Rennes (1990) en jurant de ne jamais y revenir. Il ne faudrait pas que nous tombions nous-mêmes dans la pensée unique. Finalement, ils ont de la chance de m’avoir ! Un risque mine tous les partis en situation de monopole : nous n’avons quasiment pas d’opposition puisque nous avons fait le vide autour de nous et sommes seuls face au RN. Je pense que ce n’est pas très sain parce que dans une démocratie, il faut une opposition qui puisse incarner une réelle alternance. Sans cela, nous deviendrions un parti unique qui sécrète une pensée unique. De plus, quand je vois l’attitude de certains de mes collègues à mon égard, je me dis qu’on est loin de la bienveillance, de la pluralité, du respect de la pensée de l’autre, qui avaient prévalu au cours de la campagne.

 

Justement, vous êtes convoquée devant la commission des conflits de LREM. Pourquoi ?

Cette convocation est la résurgence de la pensée unique et la preuve de la gravité de l’état de santé de notre pays. On ne me reproche pas officiellement mes propos tenus sur la PMA mais on me dit qu’ils ne vont pas dans le sens de l’apaisement. Pourtant, je n’ai insulté personne et n’ai tenu aucun propos blessant à l’encontre de mes compatriotes. Je n’ai fait que rappeler ce qui me semble une évidence, savoir qu’il est très grave de priver délibérément un enfant de père et de franchir le pas de « fabriquer un être humain ». De plus, personne ne prête attention aux propos tenus par mes détracteurs qui ne vont aucunement dans le sens de l’apaisement. Je suis traînée dans la boue, moquée, ridiculisée, injuriée, traitée d’homophobe, j’ai même reçu des menaces de mort… Mais cela semble n’émouvoir personne.

Ce n’est même plus une question de position pour ou contre la PMA, c’est devenu la défense de la liberté d’expression. Puis-je dire aujourd’hui que « je suis toujours Charlie ? ! »

Si on décidait de m’exclure de LREM, on commettrait une faute très grave, cela signifierait qu’il n’existerait plus de liberté de pensée et d’expression au sein du parti majoritaire français sur un sujet aussi sensible. Ce n’est même plus une question de position pour ou contre la PMA, c’est devenu la défense de la liberté d’expression. Puis-je dire aujourd’hui que « je suis toujours Charlie ? ! » Je rappelle d’ailleurs que c’est le président de la République lui-même lors de son discours aux Bernardins du 9 avril 2018 qui a affirmé vouloir attendre des catholiques une parole de liberté qui interpelle les consciences tout en laissant libre. Il faut donc que LREM soit fidèle à sa vocation de parti ouvert et inclusif. Pourquoi exclure ceux qui ont une opinion différente ? On se trompe d’ennemi ; le véritable combat doit consister pour moi à lutter contre les extrêmes, non contre son propre camp.

 

Lire aussi : La PMA « sans père » : un bouleversement anthropologique sans précédent

 

Qu’est-ce qui vous pousse à réagir contre l’extension de la PMA aux femmes seules ou aux couples de femmes ?

Il y a d’abord des incohérences, telles la reconnaissance des difficultés à vivre au quotidien des femmes seules avec enfants et en même temps d’en créer, la reconnaissance du besoin de savoir qui est son père. On ne peut pas d’un côté considérer que le projet mono ou homoparental ne pose aucun problème, et penser en même temps que l’enfant à naître aura besoin un jour de connaître l’identité de cet anonyme qui n’a fait que donner un bout de lui-même. D’ailleurs, peut-on enfermer l’enfant dans un projet ? L’enfant ne s’enferme pas, il n’est ni une idée ni un objet, ni un projet qui nous appartiendrait. Cette loi remettrait ensuite en cause tout le droit de la filiation et de la succession. Elle crée une inégalité entre enfants, participe à l’éclatement de la parentalité, multiplie les femmes seules avec enfants, réduit l’émancipation acquise de la femme via la congélation ovocytaire et crée la procréation post mortem. Je crois enfin qu’on ne doit légiférer que pour le corps social dans son ensemble.

L’enfant ne s’enferme pas, il n’est ni une idée ni un objet, ni un projet qui nous appartiendrait.

Je n’ai évidemment rien contre quiconque. Mais il me semble qu’à force de légiférer pour des catégories et des groupes jusqu’à l’individualisme, cela fait naître, par réaction, la communauté miroir, avec ses soutiens et ses détracteurs. De plus, chacun tire son intérêt de son côté et on prend le risque de faire triompher « la loi du plus fort », le plus fort étant souvent celui qui se revendique discriminé. On constate hélas un rapport de force permanent entre groupes de pression qui veulent chacun faire valoir leur intérêt, généralement celui du groupe qui se revendique discriminé et qui finalement s’impose à tous. C’est valable dans tous les domaines.

 

Vous pointez aussi du doigt une logique transhumaniste et un risque d’effacement du rôle du père…

 Pour moi, ce projet de loi est grave et je continuerai à le dire. Car il s’agit, ni plus ni moins de construire l’homme à notre image par la sélection des gamètes, plutôt que de l’accepter comme il est. In fine, c’est s’offrir un enfant. Ce n’est même plus un bébé quand je veux, c’est un bébé comme je veux ! Jacques Testart, père des deux premiers bébés éprouvette le confirme. Pour les mêmes raisons, dans quelques années, on devra évidemment légaliser la GPA avec sa marchandisation/ sélection de l’humain.

 

 

Pour moi, la liberté doit s’exercer dans des limites, sinon on perd notre liberté et c’est le no man’s land de la mondialisation. Voyez, la Chine touche au génome humain, la Russie aussi, qu’adviendra-t-il si tout désir humain a vocation à être assouvi ? Si d’autres que nous, dirigent avec des envies totalitaires ? Cette idée est effrayante. Ou si nous-mêmes, nous le devenions ? Par ailleurs, le rôle de la médecine est-il de satisfaire tous les désirs d’adulte, même lorsqu’ils portent préjudice à l’enfant ? Et si oui, est-ce à la société de le faire et d’en assumer la charge ?

 

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Cette conquête infinie de droits ne risque-telle pas de nous perdre dans l’illusion d’une surpuissance humaine ? La vie est une aventure, avoir un enfant est un risque et une surprise autant qu’un bonheur. Avec la PMA, on bascule vers l’enfant programmé. Je ne veux pas d’une société qui se construise dans la sélection, l’eugénisme et le transhumanisme. Ce qu’on appelle audace ou progrès peut être de l’inconscience. Enfin, l’éviction du père pose un problème éthique. Qui peut honnêtement prétendre que l’absence de père rend indifférent un enfant ? Que l’absence de père est dans l’intérêt de l’enfant ? Aucun référent masculin ne remplacera jamais le père. Le Docteur Levy-Soussan le dit. Pourquoi devrais-je apporter plus de valeur aux propos de mon collègue Jean-Louis Touraine qu’à ceux des docteurs Testart et Levy-Soussan ? On ne doit pas jouer avec l’enfance !

Avec cette loi, nous ferons en sorte qu’un enfant naisse et grandisse sans père. Comment pouvons-nous faire fi ainsi de la moitié de la population ?

On ne sait rien de la solitude et la précarité qui pourraient résulter de cette absence de père. Durant ma carrière d’institutrice, j’ai connu beaucoup d’enfants qui souffraient de l’absence de père, que la situation ait été voulue ou pas ! J’ai aussi connu ceux enlevés à leurs mères, nés de ce regard d’hommes, extirpés vivants des maltraitances d’une mère. Je peux témoigner de la manière dont un enfant se construit par le regard d’un père. Avec cette loi, nous ferons en sorte qu’un enfant naisse et grandisse sans père. Comment pouvons-nous faire fi ainsi de la moitié de la population ? L’homme est réduit à ses gamètes et la procréation à une technique. Oui, je ne souhaite pas que mon nom soit associé à une loi qui entraînerait l’éviction des pères dans la société, et je dois pouvoir le dire et expliquer pourquoi.  

 

Propos recueillis par Benoît Dumoulin

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