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Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Woody Allen et que nous avons osé demander à Laurent Dandrieu

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Publié le

25 juin 2020

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Alors que l’éditeur Grand Central Publishing (filiale d’Hachette) avait finalement refusé de la publier, Soit dit en passant, l’autobiographie de Woody Allen, est finalement sortie aux États-Unis chez Arcade Publishing le 23 mars, en attendant son arrivée en France le 3 juin chez Stock. Le plus « allenien » des Français, Laurent Dandrieu, rédacteur en chef de Valeurs Actuelles et auteur de Woody Allen, portrait d’un antimoderne (CNRS éditions, 2010), l’a lue.
Woody Allen au mur

La lecture de l’autobiographie de Woody Allen vous a-t-elle confirmé qu’il était toujours un antimoderne ?

Pas vraiment, pour deux raisons simples : la première est que c’est véritablement une autobiographie, qui s’attache à raconter sa vie plus qu’à l’exégèse de son œuvre, que Woody Allen a toujours répugné à faire. L’un des rares moments où il s’y soit un tant soit peu essayé, c’est dans ses Entretiens avec Stig Björkman (Cahiers du cinéma), où j’ai trouvé pas mal d’éléments pour conforter ma thèse.

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Mais même dans ces moment-là – et c’est la seconde raison – il se ferait hacher menu plutôt que d’avouer qu’il est un antimoderne, pour avoir la paix avec les modernes parmi lesquels il vit. J’ai écrit qu’il était une sorte d’espion du populo chez les bobos : un espion n’avoue jamais à ceux qu’il espionne qu’il ne partage pas leurs idéaux…

Le groupe Hachette a renoncé, sous la pression de Ronan Farrow, à publier les mémoires de Woody Allen, finalement édités par Arcade Publishing. Pouvez-vous nous rappeler ce qui est reproché à Woody Allen ?

Ronan est le fils de Mia Farrow et Woody Allen, et le seul enfant biologique de celui-ci. Il s’est fait connaître par une enquête journalistique qui a déclenché l’affaire Weinstein, pour laquelle il a reçu le prix Pulitzer. À la faveur de l’onde de choc mondiale qui en a résulté, il a donné un nouvel écho à l’accusation que Mia Farrow avait portée contre le cinéaste en 1992 d’avoir agressé sexuellement leur fille adoptive Dylan, alors âgée de sept ans. Woody Allen a toujours nié les faits, rappelé que la justice avait classé l’affaire après que plusieurs experts eurent certifié que Dylan n’avait pas subi d’agression, et souligné les circonstances très particulières de cette accusation.

C’est en effet en plein milieu d’une séparation plus que houleuse, après que Mia Farrow se fut aperçue que Woody avait une liaison avec une autre de ses filles adoptives (à elle), Soon-Yi Prévin, depuis devenue sa femme, qu’elle a lancé cette accusation.

C’est en effet en plein milieu d’une séparation plus que houleuse, après que Mia Farrow se fut aperçue que Woody avait une liaison avec une autre de ses filles adoptives (à elle), Soon-Yi Prévin, depuis devenue sa femme, qu’elle a lancé cette accusation. Assez logiquement, le cinéaste souligne qu’il serait curieux qu’il ait choisi justement ce contexte très conflictuel pour donner naissance à une vocation d’agresseur d’enfant jusqu’alors inexistante, et dont plus personne ne l’a accusé depuis. Les services d’adoption lui ont d’ailleurs confié, avec Soon-Yi, la charge de deux nouveaux enfants…

En quoi l’affaire Allen est-elle différente des affaires Weinstein et Polanski ?

Weinstein a été condamné à vingt-trois ans de prison pour viols et agressions sexuelles, et fait face à bien d’autres accusations. Polanski a été reconnu coupable par la justice américaine de viol sur une mineure (faits qu’il a reconnus) et accusé de plusieurs agressions similaires. Woody Allen a été accusé, une fois dans sa vie, d’un seul acte que non seulement il nie farouchement, mais qui a fait l’objet d’une enquête officielle approfondie ayant conclu qu’il ne s’était jamais produit.

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« J’avais foi qu’avec le temps le bon sens, la raison et les faits s’imposeraient aux plus paresseux – mais je pensais aussi qu’Hillary serait élue », ironise Allen. Il n’est pas anodin que l’affaire ait resurgi, avec une violence qu’elle n’avait pas atteinte à l’origine, à la faveur de #MeToo, sans qu’aucun fait nouveau n’ait été avancé contre Allen. C’est un cas de figure exemplaire de la façon dont un certain néo-féminisme peut déboucher sur une guerre des sexes qui ne s’embarrasse plus des notions d’innocence et d’État de droit.

Il dédie son livre à Soon-Yi, « la meilleure d’entre toutes. Elle me mangeait dans la main jusqu’au jour où j’ai vu qu’il me manquait un bras », et attaque frontalement Mia Farrow, qui joue la « super maman » devant les médias mais qui cherche « les enfants à adopter comme on fouille dans les caisses de livres au rebut dans une librairie » et les dresse « comme dans une secte ». Avez-vous été surpris qu’Allen règle ainsi ses comptes ?

Allen a toujours évité la polémique, se contentant de rappeler les faits et de citer les rapports d’experts. Mais dans le climat actuel, les faits sont allègrement piétinés : non seulement nombre d’articles les ignorent, mais ils écrivent des mensonges insensés, que Woody Allen aurait épousé sa propre fille par exemple…

Les médias ont ainsi très généralement fait l’impasse sur le témoignage de Moses, autre fils adoptif de Mia et Woody, qui non seulement a pris le parti de son père et témoigné que l’agression alléguée ne pouvait avoir eu lieu dans les conditions décrites par Mia Farrow, mais a fait des révélations sur les mauvais traitements que celle-ci infligeait à ses enfants adoptifs (plusieurs se sont suicidés) et les séances de « lavage de cerveau » qu’elle leur infligeait. C’est sur la base de ce témoignage qu’Allen a pu décrire les accusations de Dylan comme un mensonge implanté dans le cerveau d’une fillette fragile par une mère manipulatrice.

Woody Allen est attaqué par ceux qui auparavant le hissaient au sommet. Est-ce là une énième conséquence de la vague #MeToo ou peut-on y voir aussi une revanche contre le cinéaste antimoderne que vous décriviez dans votre livre ? N’est-ce pas la mise à mort du moraliste ?

Je ne pense pas, dans le sens où le milieu culturel qui le brûle aujourd’hui a toujours excellé à minorer cette dimension moraliste et à ignorer les sarcasmes dont il était la cible.

Je pense qu’Allen est tout simplement victime du puritanisme de l’époque, qui veut que quelqu’un ayant une vie amoureuse qui sort des cadres soit forcément un pervers

Je pense qu’Allen est tout simplement victime du puritanisme de l’époque, qui veut que quelqu’un ayant une vie amoureuse qui sort des cadres soit forcément un pervers, et, comme il l’écrit dans ses mémoires, « des nouvelles découvertes scientifiques en matière de physique qui prouvent qu’une femme a toujours raison ». Sauf que toutes ses ex-femmes et compagnes, à l’exception de Mia Farrow, ont pris parti pour lui… Sans compter Soon-Yi, qui a témoigné du comportement « particulier » de sa mère vis-à-vis de ses enfants adoptifs.

Que nous apprend-il dans ses mémoires qu’on ne sache déjà ?

Par la force des choses, il consacre des dizaines de pages à cette « fausse accusation » – « mais j’espère que vous n’avez pas acheté mon livre pour cela ». C’est surtout sur ses années de jeunesse et de formation, racontées de manière très vivante, que l’on apprendra des choses. Le livre ne contient pas de grandes révélations, mais c’est un bonheur de lecture dans lequel on retrouve le don d’Allen pour la formulation cocasse ou incongrue.

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« Je ne souhaite pas atteindre l’immortalité grâce à mon œuvre. Je veux l’atteindre en ne mourant pas. » Derrière son art de la formule et de la comédie, la mort est omniprésente dans sa filmographie. D’où vient cette obsession et comment l’avez-vous vu évoluer au fil de ses films ?

D’où viennent les névroses ? Si on le savait, les psys n’auraient plus qu’à mettre leurs divans en vente sur ebay et chercher un vrai métier… Ce qui est sûr, c’est que cette certitude de la mort, doublée de celle que « si rien n’existe, j’aurais payé ma moquette beaucoup trop cher », lui ôte tout le sel de l’existence, comme, explique-t-il dans ces Mémoires, à un homme incapable de profiter de son sommeil, obnubilé par l’idée que le réveil va sonner à cinq heures. « Certains voient le verre à moitié vide : moi j’ai toujours vu le caveau à moitié plein. » Cette obsession semble s’être atténuée au fil des ans, où ses films sont devenus plus sereins, certains diront plus superficiels. Il semble que depuis son mariage avec Soon-Yi, Woody ait trouvé une sorte d’équilibre qui ait un peu calmé ses névroses existentielles. Encore une preuve que l’existence n’est pas morale !

Allen questionne aussi l’existence de Dieu. Et vous dites que pour lui, qui se laisse définir comme athée, la mort de Dieu serait une catastrophe. Eclairez nous…

C’est l’un de mes principaux atouts pour prouver qu’Allen est antimoderne. Pour le moderne, Dieu est mort et c’est formidable car tout est permis. Pour Allen, c’est un désastre parce que le regard de Dieu est la seule chose qui contraignait l’homme à un comportement moral. Sans ce regard, l’ordre et la tranquillité du monde ne reposent plus que sur la responsabilité individuelle, les efforts que chacun s’impose à lui-même pour ne pas rendre le monde invivable. L’égoïsme étant généralement le plus fort, le monde moderne ressemble à un invraisemblable chaos. Allen montre ça très bien dans Crimes et délits, le plus explicitement moral de ses films.

L’égoïsme étant généralement le plus fort, le monde moderne ressemble à un invraisemblable chaos. Allen montre ça très bien dans Crimes et délits, le plus explicitement moral de ses films.

Depuis Match Point, Allen tourne souvent en Europe : son dernier film n’a d’ailleurs pas été diffusé aux États-Unis, le cinéma de Woody Allen est-il plus adapté à la culture européenne ?

Allen a toujours été vu aux États-Unis comme un cinéaste exotique, trop cérébral pour être vraiment américain. Trop négatif aussi : son humour est souvent neurotique, et je crois avoir démontré que ses comédies étaient un démontage en règle de l’american way of life. Ses films ont d’ailleurs eu souvent plus de succès en Europe : « Dieu merci, la France existe », dit le cinéaste qu’il incarne dans Hollywood Ending. Jusqu’à ce que, avant qu’il ne soit rattrapé par « la police des comportements appropriés », comme il l’appelle, ses films aux budgets modestes ne fassent plus assez d’argent pour un cinéma américain désormais obsédé par les blockbusters.

Presqu’un film par an : vous-même, n’êtes-vous pas lassé ?

Est-on lassé par un vieil oncle excentrique et blagueur, même s’il a tendance à faire un peu toujours les mêmes vannes ? Parfois les films d’Allen sont ratés, mais souvent ils suscitent ce plaisir de la variation qui consiste à retrouver, en mineure, de nouvelles orchestrations sur un thème qui vous a procuré de grandes joies. Et puis, lorsqu’on croit qu’il est condamné à se répéter, il abat un atout de la force de Match Point ou de Blue Jasmine.

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Il appartient à cette catégorie rare de cinéastes qui écrit ses films à partir de rien. En quoi est-ce fondamentalement différent ?

Jamais Allen, en effet, n’a adapté une pièce, un roman, une histoire vraie ou filmé le scénario de quelqu’un d’autre. Cela donne à l’évidence un univers remarquablement cohérent, que chaque film enrichit d’une résonance nouvelle. Comme, en plus, c’est un cinéma très littéraire (d’aucuns disent bavard), Allen fournit le cas presque unique d’un cinéaste qu’on peut étudier comme on le ferait d’un écrivain.

Il écrit que son plus grand regret est « qu’on m’ait donné des millions pour faire du cinéma, un contrôle absolu sur mon art et que je n’aie jamais réalisé un seul grand flm ». Vous ne partagez pas son avis…

Il faut faire la part de la coquetterie, et celle de la névrose, celle d’un homme qui voudrait toujours être ailleurs que là où il se trouve, et se fixe des modèles très éloignés de son génie, qui ne se console pas de ne pas être Tennessee Williams ou Bergman quand son art le pousse plutôt du côté d’Oscar Wilde ou de Lubitsch.

Pour moi, c’est l’un des plus grands auteurs de comédie des cinquante dernières années

Pour moi, c’est l’un des plus grands auteurs de comédie des cinquante dernières années, et ses comédies réussissent, pour les meilleures d’entre elles, non seulement à nous faire réfléchir sur la société dans laquelle nous vivons, mais aussi sur notre façon d’affronter les grandes questions existentielles. Que demande le peuple ?

Pour un néophyte, quel film conseillerez-vous pour entrer dans son univers et pourquoi ?

Le plus allenien et accessible à la fois est certainement Annie Hall, où l’on retrouve de manière emblématique son ton à la fois allègre et désenchanté. Mais j’ai une tendresse particulière pour Comédie érotique d’une nuit d’été, parce que c’est le plus lumineux et qu’il montre bien que son univers n’est pas aussi désespéré qu’il le croit.

Propos recueillis par Arthur de Watrigant

Soit dit en passant
Woody Allen
Stock
540 p. – 24,50 €
Dictionnaire passionné du cinéma
Laurent Dandrieu
L’Homme nouveau
1 403 p. – 34,90 €
Woody Allen, portrait d’un antimoderne
Laurent Dandrieu
CNRS éditions
306 p. – 20 €

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