Cinéma : Rencontre avec Aktan Arym-Kubat, réalisateur du magnifique Centaure

© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

Alors que son film Centaure, primé au festival de Berlin, sort ce mois-ci dans les salles, nous nous sommes entretenus avec Aktan Arym-Kubat, réalisateur kirghize aussi subtil qu’éblouissant. Parce que de ce petit pays dont vous ignorez tout, vient un grand maître. Centaure est introduit par une séquence très western, on y trouve autant de gravité que de légèreté. Pourquoi ce parti pris de mélanger les genres ? Effectivement, c’est un vrai choix de mélanger les genres et si vous avez peut-être vu certains de mes films précédents, j’ai toujours procédé de la sorte. Bien sûr, au départ, mon intention est surtout de capter l’attention du spectateur avant de lui proposer l’histoire que je veux lui raconter. Mais il se trouve également que la vie, en elle-même, est très éclectique et que j’essaie d’être au plus proche de ce qu’est la vie. Votre cinéma est très pudique, autant dans la mise en scène que dans l’attitude des personnages. Rien n’est démonstratif, sinon une main posée sur l’épaule de Centaure. Est-ce que vous vous imposez un éthique de la forme ? Nous sommes un peuple très réservé qui ne parle jamais directement, mais par associations, des détours, des gestes, des silences. Je peux par exemple parler au voisin de mon interlocuteur, pour que ce dernier m’entende mieux. J’ai le sentiment que le cinéma doit être aussi assez réservé, pas forcément pudique, mais en retenue. À ce propos, qu’est-ce qui a présidé à cette idée de personnage de femme muette ? Personnellement, je ne supposais pas que la femme de Centaure serait muette, c’est une idée de mon coscénariste, qui s’appelle Ernest. Je lui ai demandé : « Ernest, pourquoi as-tu souhaité que la femme de Centaure soit muette ? » Il a ré- pondu : « Je préfère quand les femmes ne parlent pas! » Hormis cette boutade, je ne sais pas vraiment quelle idée l’a poussé à faire ça, mais j’ai trouvé que c’était intéressant. Grâce à ça, j’ai réussi à élaborer une certaine plasticité autour du personnage. Mais c’est aussi très symbolique. Comme en français, on parle, en russe, de « langue maternelle », c’est-à-dire que la langue se transmet par la mère, avec le lait de la mère. Or, au Kirghizstan, les malentendants et muets ne parlent que russe, si bien que dans le film, le personnage que je joue parle à sa femme en russe ; elle ne comprend pas le kirghize et ne peut lire sur les lèvres que du russe. Cette situation devient ainsi un symbole de la perte de la langue kirghize, à cause de l’influence historique de l’Union soviétique. Il y a aussi une critique très corrosive de l’offensive salafiste au Kirghizstan. En France, l’islam est un sujet particulièrement difficile à aborder. Comment cette critique est-elle perçue chez vous ? La société au Kirghizstan est divisée entre ceux qui soutiennent plutôt les islamistes et ceux qui s’y opposent. La scène finale du film où on juge Centaure représente exactement cette situation. Au Kirghizstan, les politiques préfèrent éviter le sujet: pour eux les croyants font surtout partie de l’électorat, et la droite comme la gauche ont besoin de voix, qu’elles soient islamistes ou pas. Du coup, personne n’aborde vraiment le problème, alors-même qu’il devient toujours plus (...)
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