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Alors que son film Centaure, primé au festival de Berlin, sort ce mois-ci dans les salles, nous nous sommes entretenus avec Aktan Arym-Kubat, réalisateur kirghize aussi subtil qu’éblouissant. Parce que de ce petit pays dont vous ignorez tout, vient un grand maître.
Propos recueillis par Romaric Sangars et Arthur de Watrigant
Centaure est introduit par une séquence très western, on y trouve autant de gravité que de légèreté. Pourquoi ce parti pris de mélanger les genres ?
Effectivement, c’est un vrai choix de mélanger les genres et si vous avez peut-être vu certains de mes films précédents, j’ai toujours procédé de la sorte. Bien sûr, au départ, mon intention est surtout de capter l’attention du spectateur avant de lui proposer l’histoire que je veux lui raconter. Mais il se trouve également que la vie, en elle-même, est très éclectique et que j’essaie d’être au plus proche de ce qu’est la vie.
Votre cinéma est très pudique, autant dans la mise en scène que dans l’attitude des personnages. Rien n’est démonstratif, sinon une main posée sur l’épaule de Centaure. Est-ce que vous vous imposez un éthique de la forme ?
Nous sommes un peuple très réservé qui ne parle jamais directement, mais par associations, des détours, des gestes, des silences. Je peux par exemple parler au voisin de mon interlocuteur, pour que ce dernier m’entende mieux. J’ai le sentiment que le cinéma doit être aussi assez réservé, pas forcément pudique, mais en retenue.
À ce propos, qu’est-ce qui a présidé à cette idée de personnage de femme muette ?
Personnellement, je ne supposais pas que la femme de Centaure serait muette, c’est une idée de mon coscénariste, qui s’appelle Ernest. Je lui ai demandé : « Ernest, pourquoi as-tu souhaité que la femme de Centaure soit muette ? » Il a ré- pondu : « Je préfère quand les femmes ne parlent pas! » Hormis cette boutade, je ne sais pas vraiment quelle idée l’a poussé à faire ça, mais j’ai trouvé que c’était intéressant. Grâce à ça, j’ai réussi à élaborer une certaine plasticité autour du personnage. Mais c’est aussi très symbolique. Comme en français, on parle, en russe, de « langue maternelle », c’est-à-dire que la langue se transmet par la mère, avec le lait de la mère. Or, au Kirghizstan, les malentendants et muets ne parlent que russe, si bien que dans le film, le personnage que je joue parle à sa femme en russe ; elle ne comprend pas le kirghize et ne peut lire sur les lèvres que du russe. Cette situation devient ainsi un symbole de la perte de la langue kirghize, à cause de l’influence historique de l’Union soviétique.
Il y a aussi une critique très corrosive de l’offensive salafiste au Kirghizstan. En France, l’islam est un sujet particulièrement difficile à aborder. Comment cette critique est-elle perçue chez vous ?
La société au Kirghizstan est divisée entre ceux qui soutiennent plutôt les islamistes et ceux qui s’y opposent. La scène finale du film où on juge Centaure représente exactement cette situation. Au Kirghizstan, les politiques préfèrent éviter le sujet: pour eux les croyants font surtout partie de l’électorat, et la droite comme la gauche ont besoin de voix, qu’elles soient islamistes ou pas. Du coup, personne n’aborde vraiment le problème, alors-même qu’il devient toujours plus conflictuel au sein de la société. Je pense d’ailleurs que je suis un des premiers à avoir tenté de dire quelque chose là-dessus. Du côté de la communauté religieuse, il n’y a eu aucune réaction, mais comme je plaisante toujours à ce sujet: c’est normal, ils ne vont pas au cinéma ! J’ai été très sincère dans cette scène de la mosquée, puisque moi-même, à un moment donné, on m’a confisqué ma salle de cinéma.
Comment cela ?
À l’époque soviétique, la distribution cinématographique était très centralisée, tout le cinéma venait de Moscou et le pouvoir veillait à ce qu’il soit présent dans tous les villages, car c’était un instrument de propagande essentiel. Après la chute de l’URSS, le système de production cinématographique s’est complètement effondré, et les cinémas de village se sont vidés. Alors les cellules islamistes sont allées voir les autorités pour récupérer ces lieux qui n’étaient plus utilisés. C’est ce que j’ai voulu dénoncer, tout en restant respectueux. L’islam que je connaissais à l’origine a toujours été très symbolique et il était confondu avec les traditions de notre peuple, alors que l’islam d’aujourd’hui nous interdit, au contraire, de pratiquer nos traditions. Les femmes kirghizes ont toujours été libres, elles n’ont jamais été voilées, or on sait comment l’islam salafiste considère la femme… Traditionnellement, je suis musulman, simplement, je veux rester libre. Je pense que si le film a été aussi bien accepté par tout le monde chez moi, c’est probablement grâce à la scène de la mosquée, parce que beaucoup de gens pensent en effet que la religion va à l’encontre de nos traditions.
Je crois qu’il est important de préserver les différences culturelles, si l’on devenait tous pareils, ce serait tout de même un peu fade
La modernité, incarnée par Karabay, est montrée comme une autre menace contre la culture kirghize…
Je n’ai rien contre la modernité, à partir du moment où nous pouvons conserver nos traditions, et notre langue, comme la France est très bien parvenue à le faire. Je crois qu’il est important de préserver les différences culturelles, si l’on devenait tous pareils, ce serait tout de même un peu fade. Je ne sais pas si nous allons pouvoir préserver notre culture. J’évoque toujours la biodiversité : plus il y a d’insectes dans la nature, mieux elle se porte ; eh bien, je crois qu’il en est de même pour l’humanité et que plus il y a de langues et de cultures différentes, mieux elle se porte également. Pendant tout le film, Centaure se balade avec une bobine, il la laisse aux jeunes à la fin : seuls des personnes éclairées pourront sauver la tradition. Finalement, le cinéma, c’est ma religion.
Pour nous, Français, le Kirghizstan est quand même vraiment un mystère. Pourriez-vous nous définir l’âme kirghize ?
Je ne connais pas toutes les cultures du monde, mais en Asie centrale et sur les territoires postsoviétiques, je sais que le peuple kirghize est celui qui a le mieux préservé son âme nomade. Nous n’avons jamais été attachés à un lieu ou à une religion précise. Durant ces vingt dernières années, il y a eu deux révolutions au Kirghizstan, et nous avons chassé deux présidents. Nous n’avons aucune ressource naturelle, pas de pétrole, pas de gaz, de manière figurée, ce pays n’intéresse personne. Mais nous sommes libres. Je pense que c’est bien et mal à la fois, car aujourd’hui, aucune idéologie ne nous rassemble. Par voie de conséquence, nous ne savons pas construire un État.
Je ne sais pas si c’est bien ou mal, mais chaque pays à sa propre modalité d’évolution. Allons-nous disparaître ? Allons-nous être dilués dans la Russie ou la Chine ? Ou, au mieux, absorbés par le Kazakhstan ? Les choses sont telles qu’elles sont, mais s’il faut retenir quelque chose, c’est que nous avons quand même une certaine liberté, intellectuelle notamment. Quand j’ai commencé à travailler sur ce film, je n’avais pas d’idée précise du concept. J’ai vraiment connu le prototype de ce personnage qui volait des chevaux juste pour faire une course. On le chassait, on l’attrapait, on le battait, mais personne n’a jamais su pourquoi il agissait ainsi. Quand j’ai raconté cette histoire à mon producteur, il m’a dit : je suis prêt à mettre de l’argent dans le développement d’un film sur ce sujet. J’avais juste une image en tête.
Les scènes d’intimité familiale semblent au cœur du film, et représenter l’espace de sauvegarde du personnage. Quelle est l’importance de la famille dans votre pays ?
L’institution de la famille subit aussi pas mal d’attaques aujourd’hui, et peut-être est-ce l’influence de la mondialisation, mais quant à moi, j’ai grandi comme ça : j’entretenais ce genre de relations avec mes parents, et la transmission mythologique était le domaine des grands-parents, tandis que le père transmettait l’esprit nomade. Je suis tout à fait d’accord avec l’idée que la famille est la base fondamentale de construction d’un pays. Mais quand je filmais, je voulais simplement montrer la famille telle que j’aimerais qu’elle soit. C’est, je crois, ce qu’on a de plus précieux, mais peut-être suis-je un peu trop conservateur !
Nous avons trouvé que Centaure avait un côté Prince Mychkine, un côté héros dostoïevskien…
Je suis obligé de vous avouer que je ne lis pas beaucoup et ne vois pas non plus beaucoup de films. J’ai grandi dans une famille modeste qui n’avait pas cette culture littéraire, nous étions davantage dans la transmission orale. Nos récits traditionnels ont des milliers d’années et se transmettent ainsi de génération en génération. Mon parcours est très empirique, mon chemin vers le cinéma a été très long, j’ai une formation de décorateur, et c’est peut-être de là que vient l’éclectisme présenté dans mes films. Je pense que là où je suis fort, c’est que je lis bien la vie. Parfois, on me dit : si tu ne faisais pas des films sur toi, tu ferais des films meilleurs, mais je ne me connais pas suffisamment, comment pourrais-je connaître mieux quelqu’un d’autre ? Voilà aussi pourquoi j’ai décidé de jouer le rôle de Centaure. Je ne sais pas vers quoi ça m’amènera, mais j’ai envie de voir où me conduira cette expérience. S’il y a un film qui reste dans tout ce que je fais, on saura que c’est un film d’Aktan, car j’ai l’impression qu’en tout cas, on identifie mon style.
On en revient sans doute à Mychkine, mais il y a tout de même un éloge de l’innocence à travers les trois personnages principaux de Centaure, sa femme muette et leur enfant. Est-ce une préoccupation centrale, cette innocence toujours menacée ?
Je n’aime pas les « héros », du moins au sens classique du terme. Je pense qu’un homme qui vit tranquillement sa vie peut faire aussi une grande œuvre. Dans tous les films que j’ai faits, les personnages principaux sont des handicapés de la vie, des gens un peu étranges. J’aimerais vraiment préserver cette innocence-là, la faiblesse, la gentillesse… Quelque chose qui n’est peut-être pas à la mode, mais c’est ça, notre humanité. Les héros classiques sont pour moi des goujats !
Parfois, on reproche à mes personnages de ne rien faire, de se contenter de se balader d’un bord à l’autre de l’écran. Le plus important pour moi est que mes personnages préservent leur humanité dans chaque situation qu’ils vont subir. Quelqu’un m’a demandé pourquoi Centaure volait-il les chevaux ? J’ai répondu : c’est qu’il ne sait pas parler autrement à Dieu, même si la méthode n’est pas la plus légale… Il ne les tue pas, il ne les vend pas et les laisse en liberté.
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D’ailleurs, il y a une scène de tension tragique assez bouleversante où l’on assiste à cette confrontation entre le désir de liberté d’un côté, et, de l’autre, la famille qui est la sauvegarde de la tradition…
Son désir de liberté n’est pas purement égoïste, puisqu’il s’agit de sa façon de prier pour son pays et son peuple. Si je parlais en slogan, je dirais que lorsqu’il va voler des chevaux, il part à la guerre pour sauver sa famille. Pour lui, c’est un combat silencieux, sans doute naïf. Centaure dit, à un moment donné, qu’il a fait un rêve où un personnage mythique est venu le voir. Ce qui le fait mouvoir, c’est, comme pour chaque artiste, une force qui le dépasse. Les ambitions arrivent ensuite. Ce que j’essaie de transmettre à travers ce personnage, c’est que notre pour pays doit s’améliorer
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