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#TradWives : Femmes modernes à la cuisine

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Publié le

22 juillet 2020

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« Et d’un seul coup, plus personne ne demande aux mères au foyer ce qu’elles font de leurs journées », écrit Halle Berry sur son compte Instagram, toute cloîtrée et en manque de petit personnel qu’elle était par le confinement. Si pour elle et des millions de femmes ce fut une contrainte, d’autres avaient délibérément choisi ce statut, et certaines en ont fait un mode de vie. Choisir d’être femme au foyer dans le monde occidental, vraiment ?
Alena Kate Pettit

Depuis mai 1968 et le forcément génial progrès, on nous serine qu’une fille, ça se monte au niveau des hommes, ça s’habille tout pareil, boit autant, fume bien plus, et jure en proportion équivalente. Être une femme moderne se résume peu ou prou à devenir chef de chantier avec du mascara. Certaines se demandent si à être féministes, elles n’en ont pas oublié le féminin. Et dans la course au progrès et aux crop tops, l’alternative « intemporelle » est passée à l’as. Aux dîners en ville, vous ne pouvez décemment pas lâcher un « je suis femme au foyer » sans qu’on vous demande si vous avez bien aménagé votre grotte pour quand monsieur rentrera avec le mammouth. Entre deux bières « spécial femmes fortes » et un festival en non-mixité, on en a zappé que le féminisme prétendait avant tout redonner le choix aux femmes, comme avant la société bourgeoise du XIXe siècle. Et pas seulement un choix entre le package roulées/tableaux pourris des beaux-arts/ sarouel, ou celui rouge Dior/talons aiguille/cassage de plafond de verre à la City. De plus en plus de femmes, sans rejeter les avancées du féminisme, veulent être reconnues pour leurs choix de vie différents: « Merci pour les pantalons, mais nous voyons la vie d’une autre manière », disent-elles aux féministes. Bienvenue dans le mouvement des « TradWives ».

Back to the kitchen

Ces femmes nous exaspèrent. Elles ont tout pour elles: une jolie maison, des mômes sortis d’une pub pour Cyrillus, des recettes de cuisine vertigineuses et des coiffures dignes des instagrameuses pro. Même leurs chats semblent se recharger sur secteur et ne pas tout flanquer par terre comme le font les modèles normaux. Quand on regarde les photos de leurs vies sur leurs blogs aux tons pastel, on a honte de notre bureau en bordel et on se dépêche de jeter le mouchoir que le petit dernier a laissé tomber, presque comme si le hashtag #TradWife nous jugeait silencieusement de l’autre côté de l’écran. Bien loin de l’image de la glandeuse devant Netfix, Alena Kate Petit, fondatrice de « Te Darling Academy », s’est fixé comme objectif de redonner ses lettres de noblesse à ce job à plein temps qu’elle nomme « homemaking », dans un de ces néologismes que permet la plasticité anglo-saxonne.

« Je n ’étais pas moi-même lorsque j ’exerçais ce te profession. Tout ce que j ’attendais, c’était le moment où j’allais rentrer chez moi et enfin m ’occuper de ma maison et de mon mari »

Cet ancien cadre marketing de la City témoigne sur sa chaîne Youtube : « Je n ’étais pas moi-même lorsque j ’exerçais ce te profession. Tout ce que j ’attendais, c’était le moment où j’allais rentrer chez moi et enfin m ’occuper de ma maison et de mon mari ». Lunaire, pourrait-on dire devant les manuels de bien-pensance qu’on nous inculque sous nos latitudes. Mais Alena se défend: elle dénonce le passage doctrinal féministe de « faites ce que vous voulez » à « oui, mais pas comme ça ». Et d’assumer se soumettre à son mari, convaincue qu’elle y trouve la clef du bonheur conjugal. Un retour à une époque révolue ? Plutôt une remise au goût du jour d’un intemporel.

Mon frigo, mon choix

Bien entendu, nos collègues des grands médias se sont empressés de prendre des airs scandalisés et de mettre en garde leurs lectrices, apparemment incapables de discernement autonome. Te Guardian, dans l’impartialité toute professionnelle qu’on lui connaît, en a dressé un tableau aussi noir que possible : quoi, ces femmes voudraient ne nettoyer elles-mêmes leur salon? Elles ont même le front de vouloir être jolies, de bonne humeur et actives? Et si finalement, aimer coudre et s’occuper de ses enfants nous ramenait aux heurléplusombr? Accusation qu’Alena rejette d’un revers de main: « Il y a des femmes au foyer merveilleuses dans toutes les cultures. Ma démarche se fonde sur le choix individuel avant tout ».

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Ces femmes aux manucures impeccables malgré des heures de travail domestique réclament le respect de leur choix dans une société où le beau sexe n’est plus valorisé que par son travail ou ses revendications. Travail qui doit être le plus « masculin » possible (maîtresse d ’école ? Bof. Camionneuse ? Génial!), et revendications qui doivent être le plus glauques possibles (les poils teints en bleu remplaçant le bulletin de vote de ces suffragettes d’un goût douteux). Loin de contester à la gent féminine émancipée son droit aux hauts salaires ou à la laideur, elles proposent une alternative séduisante : « Tout ce que je veux, c ’est que celles qui restent chez elles par choix soient reconnues et valorisées. Qu ’on ne dise pas d ’elles qu ’elles sont “juste” femmes au foyer, comme si c ’était un choix par défaut ».

Femme des années 2020

Nous ne sommes pas toutes taillées pour être des versions sobres et non-rousses de Bree Van De Kamp. Certaines d’entre nous bossent, et s’y épanouissent pour les chanceuses. L’art demeure, mais la manière s’adapte au monde moderne. Des possibilités plus édulcorées de ce modèle fleurissent sur la toile, et fournissent des alternatives intéressantes. On peut parfaitement combiner vie active avec un autre type de féminité. L’attitude faussement rebelle de nos sanctimonieux boomers a fait son temps. La tendance revient à des attitudes plus exigeantes avec soi-même, sans pour autant donner des leçons de vie aux autres. Cette nouvelle génération de femmes estime que la féminité est un style de vie comme un autre, qui s’apprend avec discipline et rigueur, comme un art martial en jupons.

Mais la stricte observance des recettes de rôti de grand-mère ne constitue pas le caractère le plus transgressif de ce courant. Son extrême modernité est son principal atout. Cette génération de femmes parfaitement à l’aise dans notre époque prouve à la précédente cohorte qu’il existe de nombreuses manières de vivre sa féminité et de s’affirmer. Non seulement elle se fonde sur le principe féministe de la liberté de choix, mais aussi sur une maîtrise exemplaire des codes de communication actuels.

« Je crois fermement à l’amélioration de notre monde par la culture. Les bonnes manières sont à mon sens un excellent tremplin à la réussite sociale, professionnelle et familiale »

Aucun réseau social n ’échappe à leurs tabliers à fleurs et compositions culinaires impeccables. Le packaging est tellement propre que même les médias (ironiquement) traditionnels se penchent dessus. Hannah Gas, fondatrice du site « Apprendre les bonnes manières », ne compte plus ses passages sur les plateaux télé, et y expose sa formation pour « devenir une lady ». Finis les pieds sur la table et les jurons, fini la rébellion Eco+, on passe à la qualité : « Je crois fermement à l’amélioration de notre monde par la culture. Les bonnes manières sont à mon sens un excellent tremplin à la réussite sociale, professionnelle et familiale ».

Alors manger ses fruits de mer avec un couteau et une fourchette restera un rêve hors d’atteinte pour nombre d’entre nous. Mais on se satisfait secrètement, en finissant le kebab-frites lâchement commandé à 22 heures, qu’il existe d’autres avenirs possibles pour vivre sa féminité.

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