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Une absence de pognon de dingue

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Publié le

6 janvier 2020

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Si l’argent est le nerf de la guerre, les médias français, quels qu’ils soient, ne sont pas près de remporter celle de l’information. Ils n’ont même pas de quoi offrir une solde convenable aux hommes de troupe ! La dégénérescence et la vacuité des médias sont aussi dues à cela.

 

 

 

 

Des budgets insuffisants

 

On peut s’indigner que les principaux médias français appartiennent à une poignée de financiers, comme Patrick Drahi (BFM, RMC, Libération, L’Express, etc.), on peut aussi regretter qu’ils n’appartiennent pas à des personnes plus fortunées encore, car ce n’est pas pour autant qu’ils disposent des moyens financiers nécessaires à l’exercice de la mission qu’ils se sont assignés : nous informer. Durant la crise des Gilets jaunes, comme durant le mouvement social contre la réforme des retraites, il a été reproché, à juste titre, aux chaînes d’information en continu (BFM, CNews et LCI) de n’avoir d’yeux que pour ce qui se déroulait à Paris. Sur les trois chaînes, les mêmes images, ne reflétant absolument pas la réalité des contestations. Avec, en décembre, les mêmes prises de vues : des images fixes depuis la place de la République et la place de la Nation, des commentaires totalement décalés avec ce qu’on voyait à l’écran pour occuper l’antenne, et ça ira bien comme ça.

Si certains journalistes gagnent bien, très bien, très très bien leur vie, cette catégorie ne représente qu’une infime minorité de la profession : des directeurs de rédaction, des rédacteurs en chef, des éditorialistes (ceux dont la seule signature est supposée faire vendre).

Ça va bien… surtout quand on ne peut pas faire autrement. Car la quête de spectaculaire n’est qu’un des aspects de cette pratique. Pour s’en tenir à LCI, qui n’est pas la pire des chaînes d’info, elle a beau appartenir au groupe TF1, son budget (séparé) ne lui permet pas de dépêcher des journalistes reporters d’image (JRI) aux quatre coins de la France. Le « business plan » ne le prévoit pas. Elle n’a ni les moyens financiers, ni les moyens humains et techniques de le faire. Et les correspondants « en régions » de TF1 ? Ce sont ceux de TF1 justement, et il faut un événement autrement grave, comme un « camion fou » sur la promenade des Anglais, pour qu’ils soient appelés à la rescousse.

 

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Le budget de LCI, c’est pour payer l’équipe (réduite), acquérir les images qui coûtent moins cher à acheter qu’à réaliser, rémunérer une partie des intervenants en plateau, ceux qui viennent de façon récurrente délivrer leurs savantes analyses aux quelques centaines de milliers de personnes qui les regardent, les autres étant seulement défrayés du coût du taxi. Le schéma est le même sur les autres chaînes d’info.

 

Comment diffuser de l’information en continu dans ces conditions ? On fait semblant. Quelques gros titres font la journée, en espérant qu’un événement survienne qui fera la journée suivante. Qu’on fera commenter par une palette d’invités ravis de passer à la télé, et qui, pour la plupart, n’en savent pas plus que vous et moi, mais tel est le principe : il faut alimenter l’antenne. Dis autrement, il faut meubler. Comme la pub du fabricant Gautier avant la météo.

 

 

La paupérisation de la profession

 

C’est l’un des maux les moins connus et pourtant, il explique bien des approximations. Le journaliste est réputé vivre d’autant plus confortablement de sa plume qu’il bénéficie, ce privilégié, d’un avantage fiscal forcément indu (un abattement de 7 650 euros sur son revenu net pour cause de frais professionnels), dont les Gilets jaunes réclamaient la suppression. Or la réalité est bien différente. Si certains journalistes gagnent bien, très bien, très très bien leur vie, cette catégorie ne représente qu’une infime minorité de la profession : des directeurs de rédaction, des rédacteurs en chef, des éditorialistes (ceux dont la seule signature est supposée faire vendre). Ceux-là ne révèlent pas leurs émoluments, tant ils pourraient être jugés indécents.

Et puis il y a les pigistes, ceux qui sont payés à la collaboration ponctuelle, de plus en plus nombreux. Pourquoi embaucher quand on peut commander un papier à machin, qui fera ça d’autant plus vite que justement, il est fauché comme les blés ?

L’immense majorité des journalistes ne révèle pas non plus ce qu’elle gagne mais pour une autre raison : elle en a honte. En trois décennies, la profession s’est paupérisée et précarisée à un point inimaginable. Si les jeunes journalistes tout frais émoulus des écoles de journalisme sont si nombreux dans les rédactions, ce n’est pas parce qu’ils ont plus de talent que leurs aînés, c’est tout simplement parce qu’ils coûtent moins cher. Ils ont tout à apprendre, mais, comme ils ont tout à prouver et veulent se faire une place au soleil, ils sont aussi taillables et corvéables à merci. Et puis il y a les pigistes, ceux qui sont payés à la collaboration ponctuelle, de plus en plus nombreux. Pourquoi embaucher quand on peut commander un papier à machin, qui fera ça d’autant plus vite que justement, il est fauché comme les blés ? Dans la presse écrite, on paye au « feuillet » : 1 500 signes, espaces comprises. Croyez-le si vous voulez, mais le prix du feuillet a été divisé par deux, parfois par trois, depuis les années 1980 ! Les barèmes établis entre les syndicats d’employeurs et de journalistes fixent bien des minimums mais qui s’en soucie ?

 

Lire aussi : Médias. Pourquoi sommes-nous si médiocres ?

 

Le résultat est le même que celui décrit par un expert psychologue de l’affaire d’Outreau auquel il fut reproché, lors du procès, d’avoir bâclé son rapport : « Quand on est payé au tarif d’une femme de ménage, on fait des analyses de femme de ménage ». La baisse a même été plus importante encore si l’on considère le mode de règlement. Le pigiste n’est plus que rarement payé comme tel, c’est-à-dire avec une feuille de paye incluant la part des congés payés, celle du 13e mois s’il a collaboré plus de trois mois, etc. Trop cher ! « Vous êtes autoentrepreneur, naturellement ? » Naturellement… De toute façon, c’est ça ou on trouvera quelqu’un d’autre.

 

Alors le journaliste-pigiste-autoentrepreneur dégringole la copie. Vite fait mal fait, mais quelle importance ? Bonne ou pas bonne, de toute façon, il faut payer le loyer. Sans bénéficier de l’abattement fiscal : pour les autoentrepreneurs, ça ne marche pas. Pourtant, tous ses frais professionnels, c’est pour sa pomme. Vous ne croyez pas qu’on va lui payer son ordinateur, au pigiste ? Et pourquoi pas ses frais de déplacement tant que vous y êtes ?

 

 

Toujours plus de productivité

 

Avant internet, le journaliste de presse écrite pensait, ce benêt, qu’il était payé pour s’informer et écrire pour informer ses lecteurs. Internet lui a dessillé les yeux. Internet lui a fait prendre conscience que ce n’est plus du tout ce qu’on attend de lui. Désormais, il doit « produire du contenu ». En flux tendu. Pour le site du journal et pour le journal lui-même, qu’on n’appelle plus journal mais « le print ». Ça donne moins envie d’aller traîner à l’imprimerie de la rue du Croissant qui, de toute façon, n’existe plus.

Alors on recopie le copain, qui a lui-même recopié le concurrent, qui a lui-même puisé la totalité de ses informations dans une dépêche de l’AFP en changeant trois virgules, ce qui lui a permis de mettre en haut de l’article : « Machin/Avec AFP ».

Parfois, les deux rédactions sont séparées, souvent pas. Alors on écrit court, pour que ça supporte la lecture en ligne, et vite, parce qu’il ne faudrait pas qu’on soit les seuls à ne pas être dans le coup du « contenu » qui figure déjà sur les sites concurrents. « Non mais tu fais quoi ? On s’est encore fait griller ! » « Ben, je vérifie… » « On fera ça plus tard ! Rédige, on publie tout de suite ! ».

 

Alors on recopie le copain, qui a lui-même recopié le concurrent, qui a lui-même puisé la totalité de ses informations dans une dépêche de l’AFP en changeant trois virgules, ce qui lui a permis de mettre en haut de l’article : « Machin/Avec AFP ».

 

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Combien de journalistes ont encore le temps et les moyens de s’attabler longuement avec un interlocuteur, sachant que les confidences n’arriveront pas avant le dessert, quand ce ne sera pas avec le deuxième café, d’aller vérifier sur place quand il s’est passé quelque chose en dehors de Paris, de s’imprégner des gens et des atmosphères, d’étudier les dossiers, et, luxe suprême, de réfléchir avant de rédiger ? Une poignée.

Et bonne chance à ceux qui, ayant eu du temps pour explorer le sujet, viendront, deux ou trois semaines plus tard, expliquer aux lecteurs que ce qu’on leur avait raconté jusque-là était légèrement erroné…

Pendant que l’aristocratie de la profession s’informe, la plèbe, elle, produit du contenu. Qu’on lira d’abord, tout de suite, et qui s’inscrira dans les esprits. Et bonne chance à ceux qui, ayant eu du temps pour explorer le sujet, viendront, deux ou trois semaines plus tard, expliquer aux lecteurs que ce qu’on leur avait raconté jusque-là était légèrement erroné… En fait, faux de A à Z.

 

 

Bruno Larebière

 

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