Comment produit-on de la viande artificielle ?
Alexandre Jeandat : La première technique est de prélever des cellules animales pour les mettre dans une cuve en laboratoire et ensuite les enrichir de facteurs de croissance, hormones, etc. On essaie ensuite de recréer la multiplication cellulaire par une voie artificielle. Cette multiplication cellulaire forme un tissu que l’on ne peut pas vraiment appeler viande car il ne contient pas tous les éléments de la viande : pas de nerfs, de vaisseaux sanguins. On appelle cela viande, mais c’est un abus de langage.
Reçoit-elle officiellement l’appellation viande ?
A.J. : Justement, cela fait partie de la stratégie d’influence déployée par cette industrie. La viande a une définition précise, donnée par le Parlement européen, des normes existent, tout ne peut pas être qualifié de viande. Les industriels jouent sur l’ambiguïté car la population n’est pas forcément informée. De cette manière-là, le consommateur considérera que c’est un produit normal et le consommera. Si ça ne s’appelle pas « viande », personne n’en voudra. C’est vraiment une manœuvre d’influence.
En matière d’apports nutritifs, qu’arrivons-nous à reproduire avec de la viande cellulaire ?
Paul Margaron : Il y a beaucoup de carences. Il manque beaucoup de vitamines ou de macronutriments. Cela enclin les industriels à enrichir artificiellement leurs produits ce qui est nocif pour la santé, surtout avec ce qu’ils ajoutent. On en revient au fait qu’il n’est pas légitime de l’appeler « viande », car il n’y a aucune valeur nutritionnelle naturelle, tout n’est qu’additifs. Pour pallier cette difficulté qui est d’ordre technique, les industriels ont recours à la manipulation génétique.
Lire aussi : Quand la viande rend tout le monde un peu chèvre
Qui sont aujourd’hui les producteurs ?
P.M. : 90 entreprises à l’heure actuelle travaillent sur cela, et le chiffre augmente chaque année de manière exponentielle. Pour la plupart elles sont américaines et israéliennes. Il n’y a pas eu de demande d’autorisation à l’heure actuelle, mais elles vont arriver avant la fin de l’année. Elles montent en puissance et la prochaine étape sera le passage au niveau de la production industrielle. Il n’y a pas encore de vente, car il n’y a pas d’autorisation, mais dans un an, on la trouvera sans doute sur le marché.
Quelles sont les effets néfastes de cette viande artificielle ?
A.J. : Il y a un flou autour de cela, entretenu sur par les industriels et c’est ce qui nous alarme. Il n’y a aucune preuve du fait que cette viande ne rendra pas malade. C’est normalement au producteur d’apporter cette preuve de l’innocuité. On peut faire un rapport avec les OGM. Ils ont été interdits en France en 2008 pour le principe de précaution. On se demande bien pourquoi ce principe ne s’appliquerait pas à cette production.
Aussi, un certain nombre de facteurs nous font craindre que cette pseudo-viande rende malade. Certaines techniques posent des questions. Il faut savoir qu’une cellule ne peut pas se multiplier à l’infini. Pour contourner cette barrière biologique qui s’impose finalement aux industriels, ils vont avoir tendance à manipuler génétiquement des cellules. Par définition, une cellule qui se reproduit à l’infini anarchiquement, c’est une cellule cancéreuse ! Il faut que les gens sachent qu’ils auront des cellules cancéreuses dans leur assiette. Cela ne veut pas dire qu’on va attraper le cancer en mangeant, mais c’est un point à soulever.
On nous dit qu’on va arrêter de tuer des animaux donc que c’est pour le bien-être animal mais dans les faits les cellules prélevées viennent du sérum fœtal bovin
Comment les institutions notamment réagissent par rapport à ça ?
P.M. : Le sujet n’est pas bien traité au niveau politique même si l’ancien ministre de l’Agriculture Julien Denormandie avait précisé que tant qu’il serait ministre, la viande artificielle ne serait jamais promue. Il y a une réticence et un manque de régulation. Au niveau européen, des tests sanitaires sont effectués mais des flous ressurgissent. Un grand lobby est formé au niveau européen pour que la viande cellulaire soit reconnue comme une solution aux problèmes environnementaux et une substitution à l’agriculture traditionnelle. En s’appuyant sur le fait que ce soit présenté comme une industrie de substitution, ils arriveront à capter des subventions par l’Europe, ce qui est déjà le cas. La France y est plutôt opposée et l’Europe assez favorable, poussée par l’Espagne et les Pays-Bas.
Une viande cellulaire dont il a été avéré qu’elle n’était pas néfaste pour la santé ne serait-elle pas une mauvaise idée pour résoudre un problème environnemental ?
P.M. : Quand on creuse les arguments brandis sur l’environnement, il faut savoir que les fameuses cuves dont nous parlions tout à l’heure utilisent beaucoup d’électricité. Chaque argument paraît intéressant mais en creusant, beaucoup tombent à l’eau. En passant à l’échelle industrielle, cela ne serait-il pas un souci ? Si on met la question sanitaire de côté, que reste-t-il ? Il y a les problématiques environnementales, socio-économiques, et le bien-être animal.
Lire aussi : Enquête : la filière viande sous la menace de la viande de synthèse
Pour ce dernier argument, on nous dit qu’on va arrêter de tuer des animaux donc que c’est pour le bien être animal mais dans les faits les cellules prélevées viennent du sérum fœtal bovin. Ce sont donc des prélèvements sur une vache en gestation, et cela tue le fœtus.
Pour les conséquences socio-économiques, dans le projet européen que nous avons évoqué, l’ambition est d’arriver à produire de la viande à 6 euros le kilo. En Europe aujourd’hui, c’est 11 euros. Que va-t-il devenir des agriculteurs lorsqu’on produira à 6 euros le kilo ? En plus, les Américains produisent beaucoup de cette « viande ».
A.J. : Il faut finalement revenir sur l’aspect environnemental. Les industriels disent que cette viande n’aurait aucun impact sur l’environnement car l’on n’utiliserait que de l’énergie renouvelable. Mais cela est faux. Après cela encore, ces industriels vont émettre du CO2 alors que le système agricole émet du méthane habituellement. Le méthane reste 12 ans dans l’atmosphère, alors que le CO2 reste indéfiniment. Quel est donc le pire des choix ? Rejeter du CH4 pour 12 ans ou du CO2 pour l’éternité ?
P.M. : Les industriels expliquent qu’il faut remplacer le système agricole traditionnel qui est dépassé et qu’on peut en faire plus en polluant moins mais en réalité, ce qu’il faut dire, c’est que le système agricole traditionnel est devenu fou et qu’il faut le changer. Un scientifique, Jean-François Hocquette, dit que la viande artificielle est une substitution, mais que la meilleure solution reste de travailler sur le système agricole existant pour qu’il soit plus respectueux de l’environnement.





