Skip to content

Thaddeus Russell : L’université de contrebande

Par

Publié le

17 juin 2020

Partage

Thaddeus Russell prédit l’écroulement de l’institution académique et lance une alternative : Renegade University.
RU

Vous avez fondé une université en ligne dont le nom, Renegade University, se réfère au titre de votre livre, A Renegade History of the United States. Qu’est-ce qu’un renegade ?

Un non-conformiste, un dissident. Les gens que j’évoque dans mon livre, ne manifestent pas, ne clament pas leurs opinions, ne portent pas d’insignes, ne font pas la grève, ne rédigent pas de programme politique, simplement ils vivent en dehors des normes. Ils font des choses qu’ils ne sont pas censés faire. On a les preuves historiques de leurs agissements mais on ne sait pas pourquoi ils se sont comportés ainsi. Ils ont conquis des libertés dont nous jouissons tous aujourd’hui.

Little Richard est mort le 9 mai. Il fait partie de ces figures que vous évoquez. Votre passion pour la culture noire vous a coûté votre chaire d’histoire à l’université de Columbia (New York)…

J’ai obtenu mon doctorat à Columbia, où j’étais professeur d’histoire américaine. Par chance, un poste de titulaire s’est libéré. Lorsqu’on postule pour un tel poste, on doit faire une présentation devant les collègues. Mon speech, qui portait sur le mouvement des droits civiques aux USA, n’a pas plu à tout le monde. J’y défendais la thèse selon laquelle l’obtention des droits civiques par les Noirs doit beaucoup plus à des gens comme Little Richard qu’à Martin Luther King. À 20 ans, Little Richard enflammait les scènes de Nouvelle Orléans avec ses spectacles extravagants, sa gestuelle efféminée. Son rock’n’roll était en tête des charts et son public offrait un modèle de mixité raciale. Dans les années 40 et 50, les villes à population noire regorgeaient de boîtes de nuit drag-queen. C’était l’époque de la ségrégation, des lois Jim Crow mais aussi d’une homophobie terrible aux États-Unis.

Les quartiers noirs, eux, étaient gay friendly. Deux célébrités noires étaient alors immensément plus populaires que Martin Luther King : les pasteurs Prophet Jones et Sweet Daddy Grace.

Les quartiers noirs, eux, étaient gay friendly. Deux célébrités noires étaient alors immensément plus populaires que Martin Luther King : les pasteurs Prophet Jones et Sweet Daddy Grace. Ils ont fait la Une de Life Magazine. Prophet Jones était un homosexuel flamboyant qui vivait à Detroit avec son petit ami, il se promenait en manteau de vison, il avait embauché un chauffeur blanc pour conduire sa Cadillac blanche. Sweet Daddy Grace était bi, des ongles de 10 cm de long, des tenues clinquantes. Il prêchait dans des églises tout le long de la côte Est et y invitait des groupes de rythm and blues et de rock’n’roll.

Ces gens-là ne correspondaient pas au profil qu’appréciait Martin Luther King. Le mouvement des droits civiques s’est attaqué à l’homosexualité, à ces prêcheurs noirs et à la scène drag-queen. Ils voulaient des Noirs rangés, hétérosexuels, avec femme et enfants, des puritains en costume, pas en manteau de vison. Martin Luther King considérait le rock’n’roll comme la musique du diable. Barack Obama est l’archétype de ce qu’il voulait que les Noirs deviennent. Il voulait qu’ils adoptent la culture dominante de l’Amérique blanche des années 50.

Ma présentation n’a pas plu à tout le monde. Parler de la sexualité des Noirs, pour un universitaire blanc, c’est tabou ! L’autre raison pour laquelle je n’ai pas eu le poste, c’est ma race et mon sexe. La chaire a échu à une femme noire qui n’avait pas encore son doctorat et dont la spécialité ne correspondait pas au poste. La discrimination positive est devenue hégémonique et illégale la plupart du temps. Il y a des procès sans arrêt car des candidats sont recalés en raison de leur race et de leur genre.

C’est l’inverse de l’effet recherché…

La discrimination positive est une catastrophe pour les bénéficiaires du système eux-mêmes. Ils savent qu’ils sont là du fait d’un traitement de faveur. Beaucoup d’étudiants abandonnent en cours de route parce qu’ils ne sont pas au niveau, idem pour le personnel universitaire embauché sur des critères raciaux, qui peine dans son évolution de carrière. On met ça bien sûr sur le compte d’un racisme institutionnel – totalement imaginaire. En réalité, un autre type de racisme est à l’œuvre. On fait croire aux gens qu’ils ont un certain niveau, on les met en position d’échec. Ils sont là en tant que représentant d’une race, ce qui est psychologiquement destructeur, ignoble et raciste.

Lire aussi : Sciences Po Paris : du « hijab day » à l’Institut Clément Méric

Après 25 ans passés dans le milieu académique, il y a deux ans, vous avez quitté l’université. Pas de regret ?

Cette institution est pourrie jusqu’à l’os. Depuis les années 90, elle subit la dictature du politiquement correct, mouvement qui atteint son paroxysme depuis quatre ou cinq ans et a fini par dissuader les gens de payer des fortunes pour mettre leurs enfants dans des « colleges » agités par l’hystérie antiraciste et antisexiste.

Vous parlez de l’arnaque de l’éducation supérieure. De quoi s’agit-il ?

Les universités officielles doivent être estampillées par des agences d’accréditation, elles-mêmes accréditées par le gouvernement fédéral. Ce système institue un monopole d’État. Pour être accrédité, il faut avoir un certain nombre de dortoirs, de bâtiments, de personnel, de livres dans les bibliothèques, en somme il faut être milliardaire.

La plupart des universités américaines ont plus de cent ans d’existence. Elles sont protégées de toute concurrence.

La plupart des universités américaines ont plus de cent ans d’existence. Elles sont protégées de toute concurrence. Voilà pourquoi elles se ressemblent toutes et dispensent un enseignement nul. Je ne vous parle ici que des meilleures, les universités d’élite, « la crème de la crème ». J’y ai étudié pendant dix ans. Parmi tous mes professeurs, seuls deux d’entre eux étaient intéressants.

Mais l’Amérique est un pays performant, vous avez une élite brillante.

Il faut se demander quelle est la part de l’enseignement supérieur dans la fabrique des génies. Elle est minime. L’université est un mécanisme de sélection et de réseaux. Le contenu de l’enseignement y est accessoire, il est assez semblable quelle que soit la cote de l’établissement. La différence, c’est que dans les universités d’élite, les étudiants apprennent à « se comporter » comme un intellectuel, comme un politicien, comme un bureaucrate ou comme un avocat.

Le politiquement correct fait des ravages. Qui est responsable ?

Les petits chefs. Il y en a beaucoup dans le milieu académique, parmi les profs comme parmi les étudiants. Le campus est l’endroit idéal pour qui se sent des penchants totalitaires. Vous pouvez fliquer le langage, renvoyer ceux qui ne se soumettent pas à l’idéologie dominante, les ostraciser, les punir de multiples façons. C’est un vase clos idéal pour qui veut jouer au dictateur pendant quelques années.

Lire aussi :  Joanna Williams : « c’est la fin de l’université ! »

Le regretté Roger Scruton, lors d’une conférence en mai 2019, disait qu’il avait bon espoir que les universités disparaissent bientôt.

Et voilà la bonne nouvelle ! L’éducation supérieure aux États-Unis est en train de sombrer. Le Covid accélère le processus mais dès avant la pandémie, la démographie n’était pas favorable. Et puis les prêts gouvernementaux ont créé une bulle artificielle. On a vu arriver des étudiants qui se désintéressent de leurs cours. Je ne vois pas pourquoi tout le monde, ou même une importante minorité de la population, devrait suivre des études en sciences humaines. La plupart des gens se désintéressent de ce que Platon avait à nous dire. Et je ne crois pas que ce soit essentiel de s’y intéresser pour être un bon citoyen.

La gauche est-elle responsable de l’écroulement de l’université ?

Elle n’est pas seule responsable. L’université est une institution autoritaire par nature. La gauche, qui contrôle le milieu académique depuis cinquante ans, a ajouté une dimension hystérique à cet autoritarisme : l’utilisation de l’humiliation publique, qui rappelle les comportements maoïstes.

La doctrine progressiste semble manquer de cerveaux pour la diriger. Le politiquement correct est-il sur le déclin ?

Le progressisme actuel ressemble plus à une mode avec ses gadgets lexicaux. D.R. La gauche américaine est intellectuellement au bout du rouleau. Et je vous assure que je connais la gauche comme ma poche, j’en viens. Bernie Sanders n’a pas changé de discours depuis les années 70, à part pour les politiques identitaires. Les politiques identitaires, c’est le serpent qui se mord la queue. La gauche des politiques identitaires est orgiaque, auto-destructrice, elle tourne en rond dans son cloaque et dévore ses propres enfants. Ça ne tiendra pas.

« La différence, c’est que dans les universités d’élite, les étudiants apprennent à “se comporter” comme un intellectuel, comme un politicien, comme un bureaucrate ou comme un avocat. » Thaddeus Russell

En quoi consiste Renegade University (RU) ?

On y apprend ce qui n’est pas enseigné ailleurs, les idées trop à gauche ou trop à droite. Nous nous distinguons par les thèmes abordés (le cours sur les travailleurs du sexe par exemple) et par la manière de les aborder (le cours sur Nietzsche ou sur l’histoire de l’Amérique). On adore le désaccord, contrairement aux universités classiques où les profs pensent tous la même chose : les plus grands écarts d’opinion dans les grandes universités opposent un électeur d’Hillary Clinton à un soutien de Sanders. Et encore, la plupart sont plutôt Sanders.

Quelle est l’envergure de RU ?

On a lancé notre site en novembre 2019 avec neuf cours en ligne. On a cinq cours qui sont en montage. D’ici septembre on sera en mesure d’offrir un curriculum complet en sciences humaines. On travaille avec des vidéographes qui nous offrent une qualité supérieure à ce qu’on trouve sur le marché des cours en ligne.

Tous les jours je reçois des candidatures de profs alors que je n’ai pas encore fait de publicité dans les journaux professionnels, c’est gratifiant. En plus des cours, RU propose des séminaires et aussi RU Live, un débat sur zoom avec un invité. On a « les heures de bureau » (l’étudiant discute en tête à tête avec son prof) et j’organise des week-ends qui réunissent étudiants, profs et conférenciers.

Lire aussi : Occupations d’universités : d’un totalitarisme à l’autre

Vous délivrez des diplômes ?

À cause du monopole d’État, on ne peut pas. Mais on n’y tient pas. Quand sur un CV, vous lisez « Master d’histoire à Columbia », vous ne savez pas ce que le gars a appris. Nos étudiants auront une accréditation par blockchain, un système de code qui indiquera les cours suivis, les essais écrits, les remarques des professeurs, etc. La moyenne d’âge de nos étudiants est de 35 ans. Ce sont pour la plupart, des gens qui travaillent, des autodidactes, des intellectuels de la classe populaire. Leur motivation est magnifique.

Votre livre A renegade history of the United States propose une histoire nationale qui débute juste avant l’indépendance.

C’est un peu une histoire du plaisir et de la liberté. Je consacre un chapitre aux prostituées qui, à l’évidence, violaient les conventions de la condition féminine. Elles se maquillaient, se teignaient les cheveux, portaient des tenues affriolantes, dansaient en public, possédaient des armes à feu pour se défendre ; certaines étaient très riches, souvent propriétaires, en somme elles se permettaient un tas de choses qui sont au fondement des revendications féministes. Ce sont les pionnières du féminisme, or on ne leur en fait pas crédit.

Des jeunes étudiants réclament plus de censure. Les libertés publiques sont-elles menacées aux États-Unis ?

Nos jeunes constituent la première génération qui non seulement n’est pas antitotalitaire mais pro-autorité ! Les sondages montrent qu’ils ne seraient pas choqués qu’on abroge le 1er amendement et qu’on légifère sur le langage. La liberté d’expression, c’est devenu une insulte, on met la liberté d’expression entre guillemets, comme si c’était louche.

« On adore le désaccord, contrairement aux universités classiques où les profs pensent tous la même chose. » Thaddeus Russell

De plus en plus de gens en ligne se mobilisent pour défendre la liberté d’expression.

Je pense que les lois de restriction de la liberté d’expression à l’européenne vont se généraliser et concomitamment la liberté de parole va se démultiplier en ligne. Il sera intéressant d’observer ce conflit entre un appareil d’État de plus en plus autoritaire désireux de contrôler les discours et un ensemble infini de gens en ligne qui n’en ont cure.

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest