L’offensive militaire de l’Azerbaïdjan contre votre pays dure désormais depuis trois semaines. Quel bilan en tirez-vous ?
Comme toute guerre, cette agression azerbaïdjanaise est une catastrophe. Tout d’abord pour les populations civiles. Des villes éloignées de la ligne de front comme notre capitale Stepanakert ou comme Chouchi, des villes sans installations militaires comme Martouni ou Hadrout, ont été durement touchées avec à chaque fois des victimes civiles. Face à la disproportion des moyens militaires de l’Azerbaïdjan, nous avons également dû recourir à la conscription en masse de la population et nos soldats paient un lourd tribut dans ce conflit. Mais je note également que la guerre-éclair par laquelle le régime Aliev comptait nous anéantir a fait long feu. Non seulement les forces d’invasion n’ont pas avancé significativement, mais elles ont également subi de lourdes pertes humaines et matérielles.
Pourquoi selon vous cette offensive soudaine et pourquoi maintenant ?
Il me semble que c’est parce que le régime Aliev est aux abois. Longtemps Bakou s’est complu dans un discours sans rapport avec la réalité selon lequel la République d’Artsakh, enclavée et asphyxiée économiquement par un Azerbaïdjan riche de ses immenses ressources énergétiques, allait lui tomber dans la main comme un fruit mûr. Or non seulement cela n’est pas advenu mais voilà que les cours du pétrole et du gaz sont devenus structurellement et durablement bas. Il y a quelques mois, le fonds souverain azerbaïdjanais a dû dilapider le tiers de ses avoirs pour soutenir le cours de la monnaie azerbaïdjanaise avec un succès très mitigé et, en Azerbaïdjan, la population s’enfonce dans la grande pauvreté. Aliev avait besoin de cette guerre pour faire diversion et pour regagner un peu de prestige face aux contestations sociales qui n’allaient pas manquer de naître.
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Pouvez-vous rappeler dans quelles circonstances le Haut-Karabagh a fait sécession de l’Azerbaïdjan ?
Je voudrais rappeler que le Haut-Karabagh n’a jamais fait partie de l’Azerbaïdjan indépendant. Il a été administré par l’Azerbaïdjan soviétique pendant 70 ans seulement, de 1921 lorsque le gouvernement bolchévique lui a attribué la région contre la volonté de sa population, à 1991, lorsque le parlement du Haut-Karabagh a voté son indépendance. Ce vote fut entériné par un référendum organisé la même année. Cette procédure s’est déroulée dans la légalité la plus stricte, en conformité avec la législation soviétique alors en vigueur.
Le Karabagh et l’Azerbaïdjan ont donc eu une histoire commune seulement durant cette parenthèse soviétique qui d’ailleurs n’a pas modifié de manière significative la composition ethnique, culturelle et identitaire de la région. Celle-ci a toujours été majoritairement arménienne, elle le fut pendant aussi ces 70 ans, malgré les efforts des autorités azerbaïdjanaises pour la désarméniser progressivement. Si la population arménienne du Karabagh était de 95 % en 1921, la région comptait environ 76 % d’Arméniens en 1991 au moment de l’indépendance. La seule chose qu’il faut cependant noter et qui me paraît essentielle, c’est le fait que la déclaration de l’indépendance a été la réponse des Arméniens du Karabagh à une discrimination que nous subissions de la part des autorités azerbaïdjanaises pendant cette parenthèse soviétique.
Que répondez-vous à l’Azerbaïdjan qui met en avant son intégrité territoriale ?
Il n’y a aucune violation de l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan pour deux raisons : d’une part, l’indépendance du Haut-Karabagh s’est déroulée dans la légalité absolue. La constitution soviétique reconnaissait expressément aux entités autonomes telle la région autonome du Haut-Karabagh, le droit à faire sécession d’une République soviétique dès lors que celle-ci se déclarait indépendante vis-à-vis de l’URSS. C’est pour cette raison précisément que l’indépendance a été déclarée le 2 septembre 1991, trois jours après la décision de l’Azerbaïdjan de quitter l’URSS. Si l’on refuse le principe juridique de l’indépendance du Karabagh, on doit alors logiquement le refuser pour l’Azerbaïdjan et militer pour la restauration de l’empire soviétique. D’autre part, il y a violation de l’intégrité territoriale d’un État lorsqu’il y a agression extérieure de la part d’un autre État. Or, là c’est une partie de la population de l’Azerbaïdjan qui a souhaité s’en séparer essentiellement pour des raisons de menaces physiques que l’État d’Azerbaïdjan représentait pour elle.
L’Élysée a clairement énoncé que l’Azerbaïdjan est l’agresseur, que la Turquie attise le conflit, qu’elle a permis et encouragé le transfert de djihadistes syriens pour combattre et massacrer les Artsakhiotes et que la France n’acceptera pas la reconquête de l’Artsakh par la coalition turco-azérie
Je tiens quand même à rappeler que l’Azerbaïdjan, c’est cet État qui a promu et récompensé l’un de ses officiers lorsque celui-ci a décapité à la hache et durant son sommeil un officier arménien lors d’un exercice conjoint de l’Otan à Budapest en 2004. Il y a quelques jours, en France, la population de la Nouvelle-Calédonie s’est exprimée sur son indépendance. Le « non » l’a emporté. Chez nous c’est le « oui » qui l’a emporté. Il est inadmissible d’envoyer des roquettes sur une population qui conformément à son droit de disposer d’elle-même vote en faveur de l’indépendance. Le principe de l’intégrité territoriale ne donne en aucun cas droit à un État de supprimer une partie de la population dès lors celle-ci souhaite s’organiser autrement. Imagine- t-on la France bombarder la Nouvelle-Calédonie ?
Comment voyez-vous l’issue de ce conflit ? La France peut-elle aider à y mettre un terme ?
Il y a à mon avis deux issues possibles au conflit : soit l’Azerbaïdjan réussit son projet militaire et atteint son objectif qui est l’élimination de la population du Haut-Karabagh. Alors, pas de population, pas de revendication, pas question du droit du peuple du Karabagh à disposer de lui-même. Soit, pour éviter cette perspective, il est indispensable de reconnaître le droit des Artsakhiotes à l’autodétermination, synonyme en l’occurrence au droit à l’existence. C’est aujourd’hui le seul mécanisme concret et efficace de mettre un terme au conflit, contraignant l’Azerbaïdjan à la paix par le droit international et empêchant ainsi le massacre de toute une population arménienne dont le seul « tort » est de vouloir rester en vie en résistant au Président autoritaire azerbaïdjanais.
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Si la communauté internationale ne le fait pas, l’Azerbaïdjan se croira toujours autorisé à recommencer la guerre jusqu’à l’anéantissement de l’Artsakh. Il est évident que la France peut jouer un rôle et il faut d’ores et déjà savoir gré au Président Macron de ses prises de position honnêtes, franches et sans concessions. L’Élysée a clairement énoncé que l’Azerbaïdjan est l’agresseur, que la Turquie attise le conflit, qu’elle a permis et encouragé le transfert de djihadistes syriens pour combattre et massacrer les Artsakhiotes et que la France n’acceptera pas la reconquête de l’Artsakh par la coalition turco-azérie. La conséquence logique de cette appréciation réaliste de la situation devrait être la reconnaissance internationale de la République d’Artsakh, seule initiative politique en mesure de mettre un terme à l’agression actuelle de la préserver de nouvelles tentatives d’anéantissement dans le futur.
Selon vous, quelles mesures pourraient prendre Paris ou l’Europe ?
L’Union européenne pourrait opter pour une large série de mesures concrètes commençant par exemple par des sanctions contre le pouvoir azerbaïdjanais, ou encore par un embargo strict de vente d’armes contre l’Azerbaïdjan et la Turquie car le rôle de cette dernière dans l’escalade des tensions ne laisse plus aucun doute à personne. Par ailleurs, le déploiement des mercenaires djihadistes par Bakou et Ankara contre l’Artsakh marque le franchissement de toutes les lignes rouges que la communauté internationale doit condamner fermement, le terrorisme djihadiste étant une menace pour toute la famille des nations. Enfin, encore une fois, je pense que la vraie mesure qui aura une efficacité certaine à long terme c’est encore une fois la reconnaissance internationale de la République d’Artsakh comme État souverain, pleinement protégé par le droit international.





