Ancien Casque bleu, Jean-René Van der Plaetsen, en deux romans, a su renouveler la figure du soldat dans la littérature, à la lumière des guerres récentes ou actuelles. Le Métier de mourir est un huis-clos au sein d’un check-point où les drames de la grande Histoire se révèlent sur un point perdu de la carte et du temps, pour rejoindre le tragique éternel de la condition humaine. Durant trois journées de mai 1985, à un avant-poste au sud du Liban chargé de protéger la frontière d’Israël des attaques du Hezbollah, un jeune Français ardent, Favrier, qui s’est engagé parce qu’il était fasciné par la destinée d’un camarade libanais venu se battre et mourir ici, s’entretient avec un vétéran charismatique, Belleface, qui ne cesse de citer L’Ecclésiaste, rumine un passé terrible et commence de s’attacher au jeune homme comme à un fils adoptif.
Rescapé de Treblinka, légionnaire en Indochine, officier de l’armée israélienne, « le Vieux » porte en lui toutes les secousses sanglantes du séisme passé et voit se lever dans le désert l’assaut islamique contre l’Occident. Un livre puissant, à la fois abrupt et visionnaire, sec et ambitieux, qui redonne tout son éclat au sacerdoce du soldat.
Pouvez-vous nous en dire plus au sujet de l’homme réel dont la destinée vous a inspiré le personnage de Belleface ?
Lorsque mon grand-père maternel, l’homme dont j’ai brossé le portrait dans La Nostalgie de l’honneur, me raconta, il y a bien des années de cela, l’histoire de Belleface, je m’étais promis que j’essaierais, un jour ou l’autre, de rendre justice à ce héros inconnu qui, en réalité, était Roumain, et non Polonais, et ne s’appelait ni Ariel Perlman ni Belleface. Son histoire abracadabrante est à peine différente de celle que je relate. Mais comment la raconter sans dévoiler tout le suspense du Métier de mourir ? Je vais la résumer en restant évasif. Juif, ayant survécu par miracle dans un camp de concentration situé en Roumanie alors que toute sa famille était assassinée sous ses yeux, sauvé par des catholiques, cet homme avait été enrôlé juste après la guerre dans l’armée israélienne naissante.
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Pour des raisons, rocambolesques mais réelles, que le lecteur découvrira en lisant Le Métier de mourir, il déserta, puis s’engagea dans la Légion étrangère. Il partit alors combattre en Indochine, où il apprit son métier de soldat. Il revint quelques années plus tard en Israël, où il servit de nouveau dans les rangs de Tsahal jusqu’à sa retraite. C’est à ce moment-là de sa vie qu’il apparaît dans mon roman.
L’image de la sentinelle et de l’avant-poste perdu fait songer aux postures suggérées par Ernst Jünger, lequel chercha sans cesse à imaginer un héroïsme possible en dépit de l’époque. Est-ce un écrivain qui vous a inspiré ?
Oui, Ernst Jünger est un écrivain que j’ai lu et relu pendant mon adolescence et au début de mon âge d’homme. Trois romans, en particulier, m’avaient beaucoup impressionné : Sur les falaises de marbre, Orages d’acier et Lieutenant Sturm. Sans doute est-ce à ce dernier titre que ressemble le plus Le Métier de mourir, car on y retrouve aussi des sentinelles qui, entre deux tours de garde, s’interrogent sur le sens de la vie et de la mort, sur les raisons, bonnes ou mauvaises, de faire la guerre, sur la difficulté de rester impassible face à la souffrance – ou encore sur le désir tout simple de faire du mieux possible son métier de soldat.
Il y a aussi, dans Le Métier de mourir, quelques clins d’œil à Dino Buzzati, et son Désert des Tartares. Mais l’écrivain qui m’a le plus profondément marqué, notamment pour son art inégalé du dialogue, mais aussi des descriptions, est sans conteste Ernest Hemingway. Et je continue de penser que L’Adieu aux armes et Pour qui sonne le glas sont des chefs-d’œuvre.
Vous avez vous-même été Casque bleu au Liban en 1985. Avez-vous perçu durant cette expérience le basculement de la Guerre froide à l’offensive islamique mondiale, tel que Belleface l’évoque à Favrier, ou est-ce une reconstruction a posteriori ?
Il est très difficile de répondre à cette question de façon tranchée. La vérité se situe entre les deux. À l’époque où je servais comme Casque bleu au Liban, le Mur séparant le monde occidental du bloc communiste n’était pas encore tombé. La glasnost et la perestroïka n’avaient donc pas encore produit leurs effets. En ce sens, une partie de l’argumentation politique de Belleface est une reconstruction a posteriori – même s’il est tout à fait plausible, à plus forte raison dans un roman, qu’un officier expérimenté fasse preuve de prescience et de lucidité sur des questions de géo-stratégie.
Oui, je suis catholique, comme l’est toute ma famille, avec une foi sincère, hélas faite de doutes que je me reproche souvent. Enfin, j’aime assez l’idée que la Bible contienne tous les livres – je crois d’ailleurs que c’est une phrase du Métier de mourir
En revanche, au Liban-Sud, la volonté d’expansionnisme du Hezbollah, donc de l’islam chiite, était déjà perceptible sur le terrain. Les combattants chiites du « Parti de Dieu » avaient mis en œuvre des modes opératoires que pratiquent aujourd’hui encore les terroristes islamistes : attentats de toutes sortes, notamment à la voiture piégée, menés par des soldats sans uniforme, hommes ou femmes d’ailleurs, pratiquant à la perfection l’art de la dissimulation. Sur ce point, je n’ai rien inventé. Je n’ai fait que décrire une réalité qui existait déjà en 1985 au Liban.
Belleface cite sans cesse L’Ecclésiaste, qui est un livre de la Bible avec un statut spécial, critiqué pour son pessimisme radical. Êtes-vous, vous-même, un chrétien sans la foi ? Que pensez-vous de l’idée selon laquelle la Bible contient tous les livres ?
Vous avez raison : L’Ecclésiaste est un texte à part dans L’Ancien Testament. Il n’est pas le seul du genre : c’est aussi le cas du Cantique des cantiques, par exemple. À la différence des Livres des Prophètes, L’Ecclésiaste est considéré comme un livre de sagesse. Or, la sagesse, c’est souvent un mélange de chagrin et de lucidité – donc de pessimisme. J’ai toujours été fasciné par ce texte que je lis et relis sans cesse, tout comme je le suis par les Évangiles ou L’Apocalypse – ce qui se ressent, je suppose, à la lecture du Métier de mourir.
Je souhaitais que Belleface, héros de ce roman, soit cet homme d’une sérénité implacable, ayant eu recours, pour se reconstruire, à l’opium, comme tant d’anciens de la guerre d’Indochine, et à L’Ecclésiaste. Par ailleurs, pour répondre de façon directe à votre question directe : oui, je suis catholique, comme l’est toute ma famille, avec une foi sincère, hélas faite de doutes que je me reproche souvent – mais n’est-ce pas là la définition même de la foi ? Enfin, j’aime assez l’idée que la Bible contienne tous les livres – je crois d’ailleurs que c’est une phrase du Métier de mourir.
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Votre livre raconte une histoire d’amour filial, du moins de séduction filiale, où un homme mûr souhaite adopter symboliquement un jeune homme et l’initier à la vie des armes, quand le jeune homme fasciné désire vivement être reconnu et élevé par ce soldat d’exception. À une époque qui a érigé le « patriarcat » comme ennemi, voilà un thème en opposition franche. Nos contemporains oublient-ils la dimension essentielle tant psychologique qu’affective que peut revêtir la relation père-fils, de sang ou d’esprit ?
À travers l’amitié, presque filiale, d’un vétéran et d’un jeune homme, je souhaitais évoquer la question de la transmission de savoir et d’expérience entre deux générations. Cette transmission peut s’effectuer tout naturellement entre un père et un fils, mais elle peut aussi passer par un maître et un élève. C’est ce que j’ai voulu suggérer en décrivant la relation entre le vieux Belleface et son cadet Favrier. Car je crois que les jeunes éprouvent, comme autrefois, le désir de s’identifier à leurs aînés lorsque ceux-ci le méritent – pour leur action, par leur conduite, du fait de leur courage ou de leur probité, etc.
Et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle les jeunes font aussi bien que leurs aînés lorsque leur tour vient de se montrer courageux, nobles, désintéressés, etc. Mais, pour que ce schéma idéal de transmission de valeurs, d’acquis ou de compétences fonctionne, encore faut-il que les aînés se montrent dignes d’admiration ! Franchement, est-ce toujours le cas aujourd’hui ? Je n’en suis pas sûr. Il faut croire que cet aspect du Métier de mourir a touché de nombreux jeunes, puisqu’ils lui ont décerné le prix Renaudot des lycéens…
Quelles sont les vertus dont il faut aujourd’hui principalement nous armer pour faire face aux attaques à venir ?
Je dirais qu’il faut reprendre confiance en nous-mêmes. Se rappeler que nous n’avons pas à rougir de ceux qui nous ont précédés, qui ont été de grands hommes souvent – moins parfois, mais qui ne l’est jamais ? Être convaincus que nous avons toutes les raisons d’être fiers de ce que nous sommes, donc. Et s’efforcer de faire vivre et transmettre à notre tour ce double héritage que nous avons reçu : les parts gréco-latine et judéo-chrétienne de notre civilisation, qui s’est toujours efforcée d’élever l’homme, de l’affranchir de ses peurs, de le libérer de ses entraves, et de produire de la beauté pour le consoler de ses peines.

Grasset, 272 p., 19€50





