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Pierre-André Taguieff : « La décivilisation de l’Occident a été réalisée par des intellectuels occidentaux saisis par la haine de soi » 2/2

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Publié le

12 janvier 2021

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Philosophe, politiste et historien des idées, Pierre-André Taguieff est directeur de recherche au CNRS. Il est l’auteur d’une cinquantaine d’ouvrages dont le dernier, L’Imposture décoloniale. Science imaginaire et pseudo-antiracisme publié aux éditions de l’Observatoire (2020), propose une analyse poussée du mouvement décolonial. Deuxième partie de notre grand entretien.
Racism

Partie 1 : Pierre-André Taguieff : « La grande nouveauté politico-philosophique, c’est la réhabilitation de la “race” » 1/2

Pouvez-vous résumer ce nouveau discours idéologique ?

La « pensée décoloniale », somme de pseudo-concepts, de clichés, de formules creuses et de cuistreries, repose sur neuf piliers : 1° tout est « construction sociale » ; 2° tout doit être déconstruit ; 3° tout doit être décolonisé ; 4° toutes les « sociétés blanches » sont racistes et tous les « Blancs » bénéficient du « privilège blanc » ; 5° le racisme, qui est « systémique », est l’héritage de la traite atlantique, du colonialisme, du capitalisme et de l’impérialisme du monde dit occidental ou « blanc » (il s’ensuit que, par définition, le « racisme anti-Blancs » ne peut exister) ; 6° « l’hégémonie blanche » va de pair avec l’« hétéro-patriarcat » ; 7° tout nationalisme, y compris le patriotisme républicain à la française, est porteur de racisme, donc de « discriminations systémiques » ; 8° le sionisme, outre le fait qu’il est un colonialisme et un impérialisme, est une forme de racisme et de discrimination raciale, et Israël est un « État d’apartheid » ; 9° l’« antiracisme politique » consiste avant tout à « lutter contre l’islamophobie ».

La pensée post-coloniale serait puissante parce que transverse, opérant à la fois comme une « démarche d’analyse, un projet politique et une périodisation historique ». En quoi cette nature composite est-elle selon vous typique de ces nouveaux dogmes et en quoi elle leur donne une capacité dangereusement virale ?

Sa dangerosité est avérée. Certains secteurs de l’enseignement universitaire sont devenus, depuis le milieu des années 2000, des laboratoires du décolonialisme et du pseudo-antiracisme racialiste. C’est une aubaine pour jeunes carriéristes et les opportunistes en quête de postes. Les départements de sciences sociales (surtout en sociologie et en science politique) sont particulièrement touchés par la propagande décoloniale, qui se traduit de plus en plus par une intolérance militante et des chasses aux sorcières lancées en connivence avec des groupes néo-féministes misandres au nom de l’« intersectionnalité ». Les victimes de ces chasses aux hérétiques prennent désormais la figure de « Blancs » criminalisés – principalement des hommes –, jugés intrinsèquement racistes, dont on exige la mort sociale. Les enseignants qui objectent sont isolés et harcelés. Pour échapper au terrorisme intellectuel, certains se taisent, pratiquent l’autocensure ou publient sous pseudonyme. Mais ils sont de plus en plus nombreux à résister et à refuser de s’agenouiller devant les tenants, enseignants comme étudiants, du politiquement correct et du scientifiquement correct.

Tout en tenant compte de la vantardise de ce personnage narcissique, on peut trouver une confirmation de mon analyse critique dans les propos tenus par la porte-parole du Parti des Indigènes de la République (PIR), Houria Bouteldja, qui, le 6 octobre 2020, a annoncé sur les réseaux sociaux qu’elle quittait le Parti des Indigènes de la République (PIR), non sans autosatisfaction en raison du travail accompli : « Aujourd’hui le PIR rayonne dans toutes les universités et les milieux antiracistes occidentaux – notamment grâce au réseau décolonial international (DIN) – où il est cité en exemple et où je suis considérée comme une véritable théoricienne décoloniale. Il est aussi reconnu, bien que dans une moindre mesure, dans certains pays du Sud. »

Avec l’antiracisme à la mode décoloniale, se banalise une vision différentialiste et multicommunautariste de la société, qui fige les appartenances identitaires, érige la couleur de la peau en critère pertinent et se traduit par une politique séparatiste ou une guerre des races

L’antiracisme à la française était universaliste, et prônait une politique d’intégration dans la communauté des citoyens, sans distinction de « race ». Avec l’antiracisme à la mode décoloniale, se banalise une vision différentialiste et multicommunautariste de la société, qui fige les appartenances identitaires, érige la couleur de la peau en critère pertinent et se traduit par une politique séparatiste ou une guerre des races. S’y ajoute une guerre des sexes ou des genres. La « justice » décoloniale et la « justice » misandre sont les deux formes jumelles de la « justice de rue » telle qu’elle se pratique aujourd’hui. Tout commence par une série d’accusations essentialistes : « mâle », donc coupable, et « blanc », donc coupable ; « mâle blanc », donc deux fois coupable ; « policier blanc », donc trois fois coupable. Tous accusés de « racisme ». Les lynchages médiatiques suivent, alimentés par les « fake news » qui circulent sur les réseaux sociaux, orchestrés par des minorités actives. En finir avec les discriminations raciales, c’est, pour les utopistes épurateurs qui veulent éliminer totalement le « racisme systémique », en finir avec le « monde blanc ». Un rêve inquiétant, aux accents génocidaires. Mais politiquement correct.

L’idéologie décolonialiste est intrinsèquement liée aux États-Unis et aux premières postcolonial studies, donc à une société communautarisée, protestante et libérale, qui permet précisément l’avènement de ce nouveau dogmatisme, faute d’une autre assise culturelle et historique. Comment cette idéologie a-t-elle pu faire son chemin jusqu’en France malgré tout ? Doit-on tout imputer au comportement des socialistes pendant la mandature de Mitterrand, à ses think thank et autres conventicules « anti-français » tels que SOS Racisme ?

Je vois surtout dans l’idéologie décoloniale un héritage imprévu du marxisme et du tiers-mondisme, une tentative de réinvestir les passions anticolonialistes dans la critique des sociétés démocratiques contemporaines et une redéfinition de l’antiracisme comme lutte contre le « racisme systémique » et l’« islamophobie ».

L’antiracisme des années 1980 et 1990, en France, était centré sur la lutte contre l’extrême droite, représentée principalement par le Front national et quelques groupes néo-nazis résiduels. Cet antiracisme était avant tout un antinationalisme. Au cours des années 2000, la figure du « raciste » s’est transformée sous la pression de milieux islamistes instrumentalisant la cause palestinienne dans le cadre de leur propagande : le « raciste » par excellence a pris ainsi la figure de l’« islamophobe », qui fait couple avec celle du « sioniste ». Sans disparaître du tableau, l’antinationalisme est passé au second plan. Mais, dans l’imaginaire et le discours antiracistes, à l’« islamophobie » s’est ajoutée plus récemment le motif des discriminations visant les « personnes de couleur » issues de l’immigration. D’où la recentration sur la négrophobie et l’arabophobie, censées être impliquées par le mystérieux « racisme systémique », cette puissance occulte sans sujet censée se manifester à travers le « privilège blanc ».

Lire aussi : Coupable d’être blanc ?

Ce que les activistes décoloniaux appellent « antiracisme politique » s’oppose à l’antiracisme moral à la française, qui consistait à adapter le mythe du « Bon Sauvage » en vue de célébrer les immigrés censés incarner une « chance pour la France », en « enrichissant » sa « diversité ». Cette mythologie diversitaire, élaborée par des intellectuels de gauche et d’extrême gauche, a fini par s’intégrer dans l’idéologie dominante. Tout leader politique aujourd’hui célèbre « la diversité ». Mais le caractère officiel du culte diversitaire a suscité une radicalisation des revendications identitaires chez les intellectuels issus des minorités jouant la carte de la victimisation. De là, le recours à des notions floues comme « racisme systémique », « désavantages structurels » ou « discriminations systémiques », sans parler de l’importation de slogans comme « privilège blanc », « innocence blanche » ou « fragilité blanche », présentés abusivement comme des concepts forgés par les sciences sociales.

Peut-on voir cette idéologie comme une nouvelle phase de la sécularisation du Christianisme en Occident, notamment à travers la fabrication de nouveaux mythes pulsionnels ou « thymotiques », comme vous le soulignez ?

La sécularisation est à la fois transmission, déformation et trahison. Il faut reconnaître ce phénomène civilisationnel inédit et lourd de conséquences qu’on peut caractériser comme un retournement de l’Occident contre lui-même. Les Occidentaux sont en effet en guerre contre eux-mêmes au moins depuis le milieu du XXe siècle. La haine de l’Occident ne provient pas seulement des ennemis extérieurs déclarés de la civilisation occidentale. De très nombreux intellectuels occidentaux, voués à déconstruire les valeurs fondatrices de la civilisation européenne, pratiquant le culte de l’Autre et convertis à la néo-religion de la violence rédemptrice, sont devenus des ennemis intérieurs des sociétés dans lesquelles ils vivent. Les marxistes-léninistes, les tiers-mondistes, les adeptes du postcolonialisme et du décolonialisme avaient ouvert la voie, mais il leur manquait des troupes et une doctrine justifiant absolument le recours à la violence extrême contre les ennemis désignés.

Tel est le paradoxe tragique : la décivilisation de l’Occident a été réalisée par des intellectuels occidentaux saisis par la haine de soi et la honte de soi

La haine révolutionnaire et la passion déconstructrice ne sortaient guère en effet des groupuscules extrémistes, des sectes politico-intellectuelles et des réseaux sociaux que pour se traduire par des manifestations sauvages et des émeutes, au cours desquelles seuls les symboles de l’ennemi étaient détruits. Avec l’islamisme, les ennemis de l’Occident judéo-chrétien et athée ont trouvé à la fois des troupes fanatisées et une doctrine du combat rédempteur, le jihad. Ce sont les islamistes qui, depuis les années 1990, ramassent la mise. Le travail de sape de la civilisation européenne, de ses valeurs et de sa culture, avait préparé le terrain et réussi à faire table rase du passé dans le domaine des croyances.

Tel est le paradoxe tragique : la décivilisation de l’Occident a été réalisée par des intellectuels occidentaux saisis par la haine de soi et la honte de soi. L’auto-destruction culturelle de l’Occident a fait perdre à de nombreux Occidentaux, appartenant certes avant tout aux élites du savoir et du pouvoir, tout sentiment d’identité civilisationnelle. Ils ont sacralisé à la fois la « diversité » et la mondialité. Sans identité collective forte, ils sont dans un état mental tel qu’ils n’ont plus rien à transmettre, à préserver et à défendre. Il revenait à la propagande et à l’endoctrinement islamistes de former des guerriers fanatiques, prêts à tuer les derniers « mécréants » osant leur résister ainsi qu’à détruire monuments et institutions de l’ennemi occidental. Ils se sont attribués une grande tâche : achever d’accomplir la table rase, éliminer tous les obstacles empêchant l’instauration du califat mondial. C’est pour cette raison qu’il faut prendre au sérieux leur stratégie pseudo-antiraciste, qui consiste à privilégier la lutte contre le racisme en la réduisant à la lutte contre l’« islamophobie », destinée à intimider et à paralyser le monde « mécréant ».

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