Aujourd’hui, dans le sillage des affaires George Floyd et Adama Traoré, l’indigénisme et le décolonialisme sont avant tout défendus par des intellectuels blancs. Comment expliquez-vous cette réappropriation par les élites « souchiennes » de la nation ?
« Avant tout » je ne le pense pas, mais « notamment », et cela témoigne des progrès de la haine de soi chez les intellectuels français. Les activistes décoloniaux sont d’abord des individus issus des anciennes colonies ou de l’immigration maghrébine, qui postulent que la France est une nation intrinsèquement raciste, définie par un « racisme systémique », et qu’il y règne un « racisme d’État ». S’y ajoutent des intellectuels gauchistes, universitaires ou non, qui se sont ralliés au mouvement, y voyant un moyen de réaliser leur utopie révolutionnaire.
L’utopie de la société sans classes s’est enrichie grâce à cette potion magique qu’est l’« intersectionnalité » : ce qui fait rêver les militants « radicaux » aujourd’hui, c’est la société sans classes, sans sexes, sans races. Mais, en attendant le Grand Soir qui instaurera l’ère de l’indistinction, tout s’explique par la classe, le sexe (ou le genre) et la race. La grande nouveauté politico-philosophique, c’est la réhabilitation de la « race », en tant que « construction sociale ». Mais il est facile de voir que la couleur de peau constitue le principal marqueur de la « race ». Il y a là, sous le drapeau antiraciste et derrière le vocabulaire « constructionniste », un grand retour paradoxal à la vision racialiste la plus classique, fondée sur les différences de couleurs de peau entre les groupes humains.
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Depuis plusieurs années, comme en témoignent plusieurs best-sellers (dont celui, plus qu’affligeant, de Robin DiAngelo, Fragilité blanche), l’antiracisme est revenu à la mode aux États- Unis, sous la pression du mouvement Black Lives Matter (BLM), lancé par un groupe d’activistes afro-américaines à la suite de l’acquittement, le 13 juillet 2013, d’un surveillant de voisinage, Georges Zimmerman, qui avait tué un adolescent noir, Trayvon Martin. Cette mobilisation antiraciste s’est intensifiée à partir de 2016, après la victoire de Donald Trump à l’élection présidentielle. On sait que le nouveau président a été dénoncé par ses adversaires politiques comme un démagogue raciste incarnant le suprématisme blanc, voire comme un fasciste.
Depuis le mois de juin 2020, à la suite du meurtre de l’Afro-américain George Floyd par un policier blanc, le 25 mai à Minneapolis, la mode antiraciste, sous sa forme étatsunienne, s’est traduite par des manifestations qui se sont multipliées dans de nombreuses parties du monde. Le schéma de cette action meurtrière se prêtait particulièrement aux interprétations manichéennes et racialisées : d’un côté (le bon), une victime innocente incarnée par une « personne de couleur », perçue comme une victime du racisme ; de l’autre (le mauvais), un assassin raciste anti-noir incarné par un policier blanc, devenu le symbole des « violences policières » motivées par le racisme. La « cause noire » s’est ainsi réinscrite à l’ordre du jour. Et elle a été importée en France par des groupuscules identitaires (Brigade Anti-Négrophobie, Ligue de Défense noire africaine, etc.) ou indigénistes illustrant le pseudo-antiracisme contemporain.
Vous soulignez la dimension victimaire de ces mobilisations inspirées par le mouvement BLM et le rôle joué par la création de légendes présentant les supposées victimes non seulement comme des martyrs mais aussi comme des héros. N’assiste-t-on pas à la naissance d’une nouvelle mythologie révolutionnaire ?
En effet. Les mobilisations internationales provoquées par la mort de George Floyd ont permis la réactivation, orchestrée par la famille Traoré et divers groupes d’activistes identitaires, de la légende d’un Adama Traoré victime du racisme attribué aux gendarmes qui l’ont arrêté. Cette légende a permis d’ériger la mort du délinquant Adama Traoré en symbole de toutes les victimes des « violences policières », attribuées comme une seconde nature aux policiers blancs, présentés comme des agents au service d’un « racisme d’État ». Cette symbolisation abusive mais attrayante a permis aux activistes pro-Traoré d’élargir le cercle de leurs militants et de leurs sympathisants vers la gauche et l’extrême gauche « blanches ».
Les nostalgiques de l’utopisme révolutionnaire ont trouvé dans le « nouvel antiracisme » de quoi nourrir leur volonté de revanche et leur espoir de construire un ordre social parfait, sur les ruines de l’ancien
À l’importation grossière de la « question noire » par des groupes d’agitateurs identitaires s’est ajoutée une mode idéologique fondée sur l’héroïsation du délinquant mort en martyr : l’icône Floyd a pris la relève de l’icône Guevara. La religion de l’Autre à laquelle se réduisait l’antiracisme moralisateur tend à être remplacée par le culte de la Victime « de couleur », non-blanche. Ces mobilisations s’affirmant antiracistes ont été décryptées au moyen des modèles d’intelligibilité disponibles, fournis par une littérature militante et semi-savante, aussi foisonnante que répétitive, sur le « racisme systémique », la « domination blanche », le « privilège blanc », le « racisme d’État », l’« islamophobie institutionnelle » ou la « négrophobie institutionnalisée ».
Elles ont donc été interprétées comme des révoltes légitimes contre le racisme censé être au cœur des sociétés « blanches » et du « pouvoir blanc ». Nombreux sont les manifestants qui ont vu dans l’ordre sociopolitique qu’ils contestaient, supposé fondé sur la « suprématie blanche », un « vieux monde » injuste et violent qu’il fallait enfin détruire. Pour tous les ennemis du « système » (capitaliste, raciste et hétéro-patriarcal), le Grand Soir semblait s’annoncer. Les nostalgiques de l’utopisme révolutionnaire ont trouvé dans le « nouvel antiracisme » de quoi nourrir leur volonté de revanche et leur espoir de construire un ordre social parfait, sur les ruines de l’ancien.
Qu’appelez-vous « pseudo-antiracisme » ?
Le phénomène majeur, dont on observe le développement depuis les années 1980, est la corruption idéologique de l’antiracisme, qui a fait surgir ce que j’appelle depuis longtemps le pseudo-antiracisme, dont le prétendu « nouvel antiracisme », dit encore « antiracisme politique » par les mouvances décoloniales et indigénistes, n’est que la dernière figure en date. La « lutte contre le racisme » a été monopolisée par des minorités militantes se disant « non blanches », pour se transformer insensiblement en racisme anti-Blancs. Ce dernier se manifeste notamment par un vandalisme pseudo-antiraciste : monuments souillés, lynchages rétrospectifs, décapitations symboliques, furie iconoclaste, spectacles interrompus par la force. Les défilés « contre le racisme et les violences policières » s’accompagnent de violences (à commencer par les violences anti-policières) et prennent parfois l’allure d’émeutes, au nom de la bonne cause, la cause antiblanche.
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Tout se passe comme si l’hostilité haineuse envers « les Blancs » et tout ce qui est perçu comme culturellement « blanc » était devenue respectable dans l’espace public, dès lors qu’un délinquant « issu de la diversité » était érigé par des activistes en « victime du racisme ». Ces mobilisations pseudo-antiracistes ont contribué à banaliser un mélange de honte de soi et de haine de soi chez les « Blancs », voués à faire pénitence en s’accusant de bénéficier du « privilège blanc » et d’être, qu’ils le veuillent ou non, les complices et les bénéficiaires d’un système social fondé sur le « racisme systémique ». Le terrible message central du pseudo-antiracisme est qu’il n’y a pas de « Blancs » innocents. C’est là réinventer la « fatalité de race », trait fondamental du vieux racisme biologique européen. Le grand malheur du XXIe commençant, ce sera d’avoir été la période où les idéaux antiracistes ont été mis au service de l’intolérance, du sectarisme et de la violence iconoclaste.
Vous citez notamment la French Theory et ses apôtres (Derrida, Bourdieu, Foucault), comme un des socles idéologiques de cette pensée postcoloniale et décoloniale. Pouvez-vous expliquer pourquoi ?
Parmi les auteurs labellisés « postcolonialistes » ou « décolonialistes », on ne trouve guère que des écrivains et des universitaires d’extrême gauche politiquement engagés dans la critique, plus ou moins radicale, de l’histoire et de la pensée européennes avec des outils intellectuels empruntés à certains penseurs européens classés parmi les postmodernes ou les post-structuralistes, adeptes de la « déconstruction » des concepts philosophiques, à commencer par Jacques Derrida, le plus célèbre d’entre eux. Après la déconstruction du « logocentrisme » sous l’impulsion de Heidegger et celle du « phallocentrisme » sous la pression des féministes radicales, en passant par celle du « phallogocentrisme » (néologisme de Derrida), les déconstructeurs s’attaquent au « leucocentrisme » (de « leukós, « blanc »), en dénonçant le « privilège blanc ».
Dans les écrits des auteurs postcoloniaux et décoloniaux (Gayatri Chakravorty Spivak, Dipesh Chakrabarty, Ramón Grosfoguel, etc.), la seule nouveauté tient à ce que les motifs de cette critique déconstructrice sont reformulés dans la rhétorique du politiquement correct étatsunien, expression et instrument de la tyrannie des minorités actives jouant sur l’idéologie victimaire et la dénonciation du « racisme systémique » et du « privilège blanc ». La cible visée est la pensée européenne et les traditions occidentales, réduites au colonialisme, à l’impérialisme, au sexisme et au racisme.

L’Observatoire / Humensis, 238 p., 21 €





