Elles fleurissent un peu partout sur le globe depuis la crise des subprimes et la disgrâce du capitalisme financier qui en fut la conséquence. Né en France au milieu des années 2000 avec le projet SOL, le mouvement a pris une vigueur particulière depuis la création de l’abeille à Villeneuve-sur-Lot au tournant de la décennie. De l’héol brestois au stück strasbourgeois, de l’agnel rouennaise aux roues provençales, les monnaies locales complémentaires (MLC) se sont incontestablement fait une place dans les complexes structures économiques de notre époque, et le phénomène n’en est qu’à ses balbutiements. À l’heure actuelle, on dénombrerait 82 monnaies locales, couvrant 37 % des communes et faisant de la France le pays qui en compte le plus, alors qu’une cinquantaine d’autres seraient en projet. Le nombre d’adhérents, de l’ordre de 35 000, reste pourtant faible.
Mais qu’est-ce qu’une monnaie locale ?
Une monnaie locale est une monnaie complémentaire à la monnaie institutionnelle, portée par des acteurs associatifs et restreinte à un territoire limité. Elle permet d’y payer des achats de biens et de services aux microentreprises et PME locales dans le cadre d’une économie de circuits-courts. Loin de se retrouver en un modèle unitaire, les monnaies locales diffèrent très largement par leur superficie de circulation, leurs rapports à la monnaie institutionnelle, leur volume d’utilisation et leurs caractéristiques monétaires.
Elles partagent un objectif commun : dynamiser l’économie locale et enrayer le processus de désertification des zones rurales et des villes moyennes, cette hémorragie française qui ne cesse de s’amplifier depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale
Mais elles partagent toutes un objectif commun : dynamiser l’économie locale et enrayer le processus de désertification des zones rurales et des villes moyennes, cette hémorragie française qui ne cesse de s’amplifier depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Leur émergence spontanée a été reconnue juridiquement par la loi du 31 juillet 2014 relative à l’économie sociale et solidaire. Toute monnaie locale doit s’échanger avec l’euro au taux d’un pour un, et doit respecter quelques règles édictées par la Banque de France, telles la constitution d’un compte de réserve, l’interdiction de rachat de MLC en euros (sauf pour les professionnels) et la tenue à jour de liste d’utilisateurs.
La championne des monnaies locales : l’eusko basque
La réussite la plus frappante est sans conteste l’eusko, la monnaie locale du Pays basque en circulation depuis janvier 2013. Géré par l’association Euskal Moneta, l’eusko a connu un succès fulgurant et fut la première monnaie du genre en Europe à dépasser le cap symbolique du million en circulation, pour atteindre 2,14 millions d’eusko en novembre 2020. Pour la seule année 2019, et malgré des fuites importantes (plus de 700 000 eusko reconvertis en euros), 1 151 438 eusko ont été créés, soit une augmentation nette de la masse monétaire de 447 000 unités. Le réseau regroupe aujourd’hui près de 3 800 adhérents, plus de 1 000 professionnels et 26 communes. Ces chiffres peuvent paraître minces mais, en seulement sept années, ils représentent tout de même près de quatre habitants sur cent de la zone, et 16 % des communes de la Communauté d’Agglomération du Pays basque, elle-même adhérente. Des entreprises très diverses participent à l’aventure : de la restauration aux commerces de bouche, de l’artisanat aux petits commerçants, des services en tout genre aux loisirs culturels et sportifs, il est finalement peu de domaines qui échappent au réseau. Pas même le tatoueur, le bijoutier et l’ostéopathe !
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Les mairies adhérentes peuvent régler leurs créanciers et payer leurs salariés en eusko, possibilité obtenue après une bataille juridique fin 2017 entre la préfecture des Pyrénées-Atlantiques et la ville de Bayonne. L’eusko a tout fait pour éviter la ringardise. Depuis mars 2017, un système de compte en ligne a été ouvert par l’association : les adhérents peuvent le créditer par virement ou prélèvement, et ensuite payer dans les commerces avec la carte bancaire dédiée, l’euskokart. À l’heure actuelle, la masse monétaire est composée à 75 % d’eusko numériques. Une application téléphone, euskopay, a récemment été développée pour faciliter encore davantage les paiements. Une bonne partie des monnaies locales ont emprunté ce tournant numérique, qui supprime la contrainte de jongler entre deux monnaies fiduciaires différentes.
Protectionnisme et relance territorialisés
Critiques de la globalisation économique et financière, ses promoteurs défendent un retour à l’économie réelle de taille humaine. En tant que telle, la monnaie locale se veut une politique protectionniste à petite échelle, un protectionnisme qui repose non pas sur la taxation colbertiste des importations, ni sur une sous-évaluation monétaire à la chinoise, mais plutôt sur l’incitation économique, morale et environnementale à la consommation de proximité. La monnaie locale est un bulletin de vote qui, en orientant les consommations, défend la résilience d’un territoire et donc une certaine conception de la vie économique.
Comme pour l’eusko basque, cette incitation peut reposer économiquement sur un coût à la reconversion en euro de l’ordre de 5 %, réservé uniquement aux professionnels, les particuliers ne pouvant reconvertir leur monnaie locale en euros – qui permet sinon de bloquer géographiquement, du moins d’instaurer une contrainte à la déterritorialisation des richesses. Pour ne pas perdre de l’argent, les entreprises locales payées en MLC sont incitées à réutiliser cet argent tel quel et donc à mobiliser des fournisseurs locaux. Le restaurateur s’approvisionne auprès de l’agriculteur local, qui lui-même dépense cet argent dans les commerces de proximité plutôt que dans les grandes surfaces et sur Internet. 100 unités dépensées sont ainsi multipliées par le nombre de transactions effectuées : c’est l’effet multiplicateur local, similaire à celui d’une politique de relance keynésienne mais qui en théorie pâtit moins des fuites vers l’extérieur. Dans le cas de l’eusko, 56 % des professionnels ont pris au moins un nouveau fournisseur local pour réutiliser la monnaie, alors que 84 % n’ont jamais eu à reconvertir d’eusko en euros. De quoi alimenter les circuits courts et créer des emplois.
Les monnaies locales font le pari d’une économie éthique, car soumise aux considérations politiques et morales, et proposent de dépasser le seul critère de la maximisation économique
La retenue de 5 % sur les fuites s’ajoute aux euros échangés en eusko et placés sur des comptes de banques coopératives, afin de ne pas participer à l’économie spéculative. Ces fonds sont remployés pour financer des entreprises et des associations locales par des dons, conformes aux vœux formulés par les adhérents, et par des micro-crédits à taux zéro, moyen de contester le monopole bancaire de la création monétaire et la pratique du taux d’intérêt.
Comme quelques autres, le sol-violette de Toulouse pousse encore davantage la logique de consommation. Un gain de 5 % est octroyé à la conversion d’euros en sol. Surtout, cette monnaie est dite fondante : elle perd de sa valeur avec le temps qui passe (2 % tous les trois mois) si elle n’est pas dépensée, l’objectif étant, en incitant à la consommation, d’en augmenter la vitesse de circulation et donc l’effet multiplicateur. À l’origine de cette idée, l’économiste Silvio Gesell qui prônait pendant la crise de 1929 d’appliquer des taux négatifs aux dépôts bancaires pour empêcher la thésaurisation et créer un choc de demande. Cette incitation risque néanmoins d’alimenter la logique consumériste, et enterre l’une des trois fonctions de la monnaie définies par Aristote, celle de réserve de valeur, pourtant essentielle à une gestion de moyen terme en bon père de famille. Et ce d’autant plus que les monnaies locales, ne pouvant donner lieu à aucun placement spéculatif, circulent déjà trois à six fois plus rapidement que l’euro.
Un localisme environnemental et social
Outre les contraintes économiques, toutes les monnaies locales recourent à l’incitation morale en reprenant la théorie de l’encastrement social de Karl Polanyi, pour qui l’erreur fondamentale du libéralisme, que l’on peut dater du mouvement physiocrate, a été d’autonomiser l’économie de tout système de valeurs politico-sociales. Les monnaies locales font le pari inverse d’une économie éthique, car soumise aux considérations politiques et morales, et proposent de dépasser le seul critère de la maximisation économique. À ce titre, chacune dispose d’une charte de valeurs, et toutes sont signataires d’une charte nationale, ce qui permet aux associations gérantes de sélectionner les entreprises prestataires.
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Consommer local signifie réduire significativement les transports de marchandises du libre-échangisme moderne, et donc l’empreinte carbone des produits consommés. Les chartes traitent par ailleurs des modalités de traitement des déchets. En clair, les monnaies locales proposent une combinaison du dynamisme économique et du respect de l’environnement, à l’heure où ces deux notions sont présentées en un antagonisme indépassable. Elles s’appuient par ailleurs sur une incitation sociale : la proximité doit permettre de sortir de l’économie anonyme pour remettre un visage sur chacun de ses acteurs. Le localisme permet de recréer des relations concrètes, personnelles et enracinées, et justifie que l’on paye des produits un peu plus chers si nécessaire au nom de cette solidarité. Vectrices de lien social et de sens du collectif, elles pourraient pallier l’une des autres grandes plaies modernes, l’individualisme.
Pour une monnaie locale de droite
Les monnaies locales sont majoritairement portées par des acteurs venus de l’altermondialisme, pour lesquels elles ne sont que la déclinaison contemporaine d’une longue tradition anticapitaliste de redéfinition des échanges, comme l’entreprit Robert Owen avec son magasin coopératif en 1832. Écriture inclusive et rhétorique citoyenne sont ainsi courantes sur les sites des monnaies. Dans une perspective libérale, ces monnaies associatives pourraient être un pas fait vers la concurrence des monnaies théorisée par Friedrich Hayek, l’objectif étant cette fois la privatisation des systèmes monétaires, mouvement auquel participe à plus large échelle le bitcoin.
Comme pour la question syndicale au siècle dernier, la droite aurait pourtant tort de se détourner de ce genre d’initiatives. La préférence donnée à des entreprises de proximité aux savoir-faire français, la reconstruction de solidarités locales conformément à la doctrine chrétienne, un respect sain et incarné de l’environnement : nul doute que les monnaies locales peuvent tout à fait s’inscrire dans un imaginaire conservateur.
Elles pourraient être l’occasion d’un réenracinement et d’une réaffirmation identitaire, quitte à choquer la tradition uniformisatrice et universalisante du jacobinisme français
Surtout, elles pourraient être l’occasion d’un réenracinement et d’une réaffirmation identitaire, quitte à choquer la tradition uniformisatrice et universalisante du jacobinisme français. L’eusko est encore une fois l’exemple le plus parlant : son utilisation est conditionnée à l’utilisation de la langue basque, et les commerçants doivent attester d’une maîtrise du dialecte. Loin des billets euro au graphisme neutre représentant des bâtiments imaginaires, les billets eusko renvoient tour à tour à la txalaparta, à une scène de danse souletine ou au port de Bayonne.
En clair, l’eusko promeut la langue locale, célèbre l’imaginaire traditionnel, met en lumière l’identité du terroir. Payer en eusko, c’est s’inscrire dans une fresque historico-culturelle et dans une communauté charnelle. Il est à ce titre intéressant de voir que les monnaies locales sont surreprésentées dans les périphéries françaises, particulièrement en Provence, en Euskadi et dans le sud de l’Occitanie, dans l’Est français et dans la Bretagne historique, en clair dans cette France des minorités dont parlait Paul Sérant. Et c’est cette potentialité antimoderne des monnaies locales, cette entrave organique faite à l’émancipation individuelle qui motive les critiques de l’ONG Attac à leurs endroits. De quoi suffire à choisir notre camp.





