Serge Calmard dirige Sudelec, PME située à Usson-en-Forez (Loire) : « Mon métier consiste à souder des composants sur des circuits imprimés que l’on appelle cartes électroniques. Cette soudure est effectuée par des machines, toute la production est automatisée. Mais pour créer des cartes, il faut des composants. Un seul composant manque et nous voilà bloqués, même si ce composant coûte un millième d’euro ».
La pénurie de composants a mis en exergue l’interdépendance des économies, ou plutôt la dépendance des économies occidentales vis-à-vis de la Chine. Notre perte de souveraineté technologique fut lente – quarante ans – mais sans pitié. Berceau des industries électroniques, l’Europe et les États-Unis totalisaient en 1975 70 % de la production. En 2020, elles ne fabriquent plus que 30 % des systèmes électroniques. Aujourd’hui, le continent asiatique contrôle 65 % de la production mondiale, et à elle seule, la Chine rassemble 40 % des activités.
Ironie de l’histoire, cette délocalisation a débuté dans les années 70 pour contrer la concurrence japonaise : le faible coût de la main-d’œuvre dans les pays en voie de développement apparaît alors comme la solution. Dans les années 80, la délocalisation des sites de production s’accélère avec le développement des ordinateurs personnels, puis à partir de 2007 avec les smartphones. Progressivement l’Occident se cantonne dans la conception des produits : l’Occident fait rêver, l’Asie fournit les bras. Dans l’industrie électronique, le concept de « l’entreprise sans usine » s’impose. Entre 2000 et 2010 aux États-Unis, 400 000 emplois d’ouvriers sont perdus.
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Ce triste constat est d’autant plus paradoxal que l’horizon semble radieux : l’électronique s’introduit partout, du missile à la cafetière, du téléphone à la voiture. Colossal, le marché mondial est estimé à 1 622 milliards de dollars et son taux de croissance annuel est de 5 %. Dans les prochaines années, l’explosion de la démographie d’un côté du monde, et le vieillissement de la population de l’autre vont créer de nouveaux besoins. L’électronique peut apporter des solutions aux problèmes de la dépendance, de la mobilité et de l’économie d’énergie.
Ce marché prometteur se structure en deux branches : l’une concerne l’électronique de masse que l’on appelle les 3C (Computer, Communication, Consumer). Il s’agit des biens de consommation pour le marché grand public. Ce marché représente environ 70 % de la production mondiale. La totalité de cette production est réalisée aujourd’hui en Asie. La seconde branche est l’électronique professionnelle : industrie médicale (14 % du marché), automobile (9 %), aéronautique et défense (6 %).
L’industrie électronique française se situe dans ce dernier groupe. Ayant abandonné la production de masse compte tenu du coût de la main-d’œuvre, les PME françaises travaillent pour des donneurs d’ordre comme Valeo (équipement automobile) ou Thalès (défense). Ces PME que l’on appelle EMS (Electronic Manufacturing Services) sont donc des sous-traitants qui produisent des cartes électroniques. Il en existe 512 en France, qui emploient plus de 25 000 personnes et génèrent un chiffre d’affaires de 4 milliards d’euros par an.
Cette absence d’investissement freine l’innovation : le parc robotique français est vétuste, et sa capacité moyenne de pose est d’environ 14 000 composants par heure quand les dernières machines atteignent 800 000
Ces EMS françaises réalisent 30 % de la production européenne pour le marché de l’électronique professionnelle, et en matière de sous-traitance, la France se situe devant l’Allemagne, la Hongrie et l’Italie. Un dynamisme qui résulte de la taille modeste des EMS : la majorité d’entre elles possèdent moins de 100 salariés et travaillent pour des clients locaux. Cette proximité et cette taille leur confèrent une grande réactivité. Revers de la médaille : ces PME peinent à investir.
Dans l’industrie électronique, la miniaturisation a provoqué l’automatisation qui nécessite des capitaux importants. Les robots peuvent en effet manipuler de très petites pièces à des vitesses élevées avec une très grande précision.
Cette absence d’investissement freine l’innovation : le parc robotique français est vétuste, et sa capacité moyenne de pose est d’environ 14 000 composants par heure quand les dernières machines atteignent 800 000. Générant des milliards d’euros de chiffre d’affaires, ses concurrents asiatiques creusent la distance.
Autre problème pour les EMS, l’approvisionnement en composants : le marché est dominé par quelques grands distributeurs mondiaux comme Arrow, Farnell ou Mouser qui sont les intermédiaires entre les fabricants français et les producteurs de composants en Asie : « Ces distributeurs sont censés nous apporter du conseil ; en réalité ils se contentent d’écouler leurs stocks en se gavant sur notre dos, dénonce, amer, le patron de Sudelec. La crise du virus crée une pénurie de composants qui mobilise considérablement notre service achat. Pour pallier les défaillances des grands distributeurs, nous passons aujourd’hui notre temps à chercher des fournisseurs ».
L’atmosphère est morose, mais pas sans espoir : « Les affaires reprennent en France, poursuit Serge Calmard. La robotisation rend le coût de la main-d’œuvre moins fondamental. Autrefois ce coût représentait 80 % du prix d’une carte électronique. Avec l’automatisation de la production, il est tombé à moins de 20 %. Délocaliser est donc devenu beaucoup moins attrayant ».
Le constat demeure mitigé. La France conserve une place de leader dans la production de cartes électroniques dans le secteur professionnel. Mais elle ne produit ni le support imprimé (la carte verte), ni les composants que l’on soude dessus. La dépendance vis-à-vis des fournisseurs asiatiques se poursuit. Et les gesticulations de Bruno Le Maire n’y changeront rien. Le nœud coulant se resserre.





