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Le Virus costumicide

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Publié le

3 juin 2021

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Le corona nous aura appris à devenir de vrais petits génies du télétravail et des plateformes zoom. Chemise blanche, veste noir et caleçon : l’usage du costume, lui en revanche, se perd… Traité de la vie élégante par Frédéric Rouvillois.
buisnessman

« En ces temps de (re)confinement, l’intérêt de communiquer ainsi, mon cher Lucien, c’est de pouvoir discuter avec toi malgré les sept cents kilomètres qui nous séparent, et de constater les embellissements successifs apportés à ton bureau. Tout en admirant non sans une pointe de jalousie les jolis tableaux que tu as dégotés à la salle des ventes d’Avignon ! »

Enfoncé dans son canapé en cuir, son ordinateur sur les genoux, E. s’était servi un petit single malt avant de répondre à l’ « invitation Zoom » de son vieux copain expatrié à la campagne. Zo’, qui lisait L’Incorrect à l’autre bout de la pièce, lui lança un clin d’œil malicieux.

« Et moi – à l’écran, la voix et le visage avaient subitement changé – moi, mon cher E., ça me permet de constater avec plaisir que la mort du costume, ultime victime de la covid-19, n’est pas une légende : puisque même vous, E., vous avez troqué vos fllanelles, vos laines froides, vos fines rayures et vos cravates Hermès contre une veste et un pull! Vous, le parangon du conservatisme politique, sociétal, culturel et vestimentaire !

– Moi aussi, je vous salue, ma chère Chantal !

Zo’ redressa l’oreille (qu’elle avait d’ailleurs ravis- sante). Le seul fait de prononcer ce prénom sonnait en général le début des hostilités.

– Mais que vous a-t-il donc fait, ce pauvre costume, pour que vous vous réjouissiez ainsi de son prétendu décès ?

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– Il y a que je l’ai toujours trouvé triste, convenu, revêche, guindé, sournois, hypocrite, de droite, bref, bourgeois…

– C’est vrai que vous ne l’êtes pas du tout, bourgeoise. Ceci dit, il me semble que vous vous fourrez le doigt dans l’œil…

– Être derrière un écran ne vous autorise pas à être grossier. Du reste, c’est vous qui vous trompez. Vous ignorez sans doute que les ventes de costumes ont baissé de 60 %, tout comme celles des cravates ? Si un tel chiffre n’annonce pas sa disparition…

– Ma foi, je vous concède volontiers que le port du costume classique a subi de plein fouet le corona, ou plus exactement, l’épidémie de « télétravail » et de « distanciel » qui s’est ensuivie. Mes propres cravates, à part les plus sombres, que je continue de porter aux enterrements, sont au chômage depuis mars 2020, tandis que mes costumes prolongent leur stage dans leurs housses parfumées à la naphtaline. Mais ça ne veut pas dire que j’en ai fini avec eux : c’est simplement parce que l’on ne s’habille pas chez soi comme au bureau, à l’université ou au ministère, et que si l’on faisait autrement, on aurait l’air déguisé. Quant à ceux qui nous regardent, ils auraient l’impression que l’on est ridicule, ou qu’on se moque d’eux. Vous vous souvenez de la fameuse formule, qui est à mon sens la clé de la politesse : « À Rome, fais comme les Romains ». Mon amie la sociologue Dominique Picard appelle ça le principe de congruence : autrement dit, l’adaptation au lieu et au moment. En revanche, ma chère Chantal, ce n’est pas le covid qui est à l’origine de ce déclin, puisque la baisse de 60 % que vous évoquez s’étale en réalité sur toute la décennie, et qu’elle a été mesurée en 2019, à une date ante-pangolinum, si j’ose dire.

Mes propres cravates, à part les plus sombres, que je continue de porter aux enterrements, sont au chômage depuis mars 2020, tandis que mes costumes prolongent leur stage dans leurs housses parfumées à la naphtaline.

– Vous finassez, E., comme à chaque fois que vous vous trouvez en mauvaise posture : même si elle n’est pas à l’origine du phénomène, c’est quand même la covid qui a donné l’estocade et achevé le costume !

– Dernière objection, et la principale : vous dites, en vous gargarisant, le costume, alors qu’il faudrait dire tout au plus un costume, un certain costume, celui qui est devenu dominant après la guerre de 14-18, et encore, avec des variations littéralement infinies dans les coupes, les formes, les matières, les couleurs, etc. Il n’a pas tué le costume, pas plus qu’il n’a tué le salut en faisant (temporairement ?) disparaître certaines manières bien particulières (et relativement récentes) de se saluer, comme la poignée de main ou la « bise ». Au début du XVIIIe siècle, le savant Rémond de Sainte-Albine rappe- lait que le mot « costume » vient de « coustume », et qu’il indique « la manière de se vêtir conforme à la condition sociale et à l’époque ». Il y a donc toujours un costume « conforme à l’époque »: tout au plus l’évolution des mœurs et le coro- navirus nous feront-ils passer d’un « coustume » à un autre, avant de passer au suivant, etc.

– Jusqu’au jour béni où l’on reviendra au « costume d’Adam », conclut Zo’ en se plantant devant l’écran. Mais à ce moment-là, ajouta-t-elle en riant, Zoom, Skype, et peut-être même le covid auront disparu !

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