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Philippe Grandieux : cinéma rituel

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Publié le

24 juin 2021

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Shellac sort l’intégrale en DVD du cinéaste Philippe Grandrieux, véritable plasticien de l’image qui en quatre films a redéfini les limites du visible. Retour sur une œuvre à part.
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Philippe Grandrieux se fait connaître en 1999 avec Sombre, faux film de tueur en série et vraie déambulation métaphysique qui renvoie dos à dos la modernité et ses vices cachés. Le style Grandrieux est déjà là, presque entièrement: une attention particulière au grain, à la couleur, un formalisme radical, une sensibilité de fauviste qui tranche avec les manies naturalistes de ses contemporains. Alors que le cinéma français sombre peu à peu dans la sidération bourgeoise et psychologisante, Grandrieux prolonge une sorte de geste autistique, préférant aux dialogues les plans-séquence fiévreux et les mouvements d’appareil hypnotiques, portant à bout de bras une caméra qui semble vouloir constamment s’affranchir de la pesanteur et traverser la surface des choses.

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Comme un peintre qui s’ignore, Grandrieux collectionne les plans, accumule les couches, gratte la croûte du visible et se fait avant tout plasticien. À travers la figure du tueur en série, Grandrieux reconduit en réalité celle du voyant, assimilant le cinéma à un art sacrificiel, exposant les corps comme au sein d’étranges installations. Le cinéma s’affiche ici comme un procédé quasi-primitif révélateur de l’origine du monde et de la puissance bestiale qui dort au fond des corps et resurgit par les failles du moderne.     

Diamants noirs /explosion de vérité               

Ce premier essai viscéral, à la beauté suffocante, lui valut un succès d’estime et le plaça d’emblée dans l’avant-garde aux côtés de quelques autres imagistes frondeurs comme Gaspar Noé ou Lars Von Trier. Comme ces deux grands moralistes, Grandrieux n’a aucun second degré: il croit dur comme fer à l’amour fou – tout comme à sa destruction pure et simple. Ce sera le thème de La Vie nouvelle, son film le plus désespéré, plongée suffocante dans une Europe hors temps, quelque part entre Element of crime et un recueil de photos d’Antoine d’Agata. Coursant les ombres et les désirs d’une civilisation qui s’abîme dans la surface, La Vie Nouvelle est un morceau de diamant noir qui ne laissera personne indemne, même pas la sublime Anna Mouglalis, rôle principal qui semble y brûler ses ailes à chaque photogramme. Troisième coup de maître, Un Lac, sorti dans une presque confidentialité en 2009.

Il a révélé avoir filmé plusieurs scènes d’Un Lac les yeux bandés, en se fiant uniquement à la respiration des acteurs

C’est pourtant le film le plus abouti de Grandrieux et sans doute l’une des meilleures bobines françaises de cette décennie. Sur un scénario minimaliste qui pourrait être celui d’un Murnau ou d’un Sjöstrom (un chalet/une famille/la nuit), Grandrieux improvise des moments de grâce, cite le cinéma soviétique (Tarkovski ou Paradjanov), et dessine les contours d’un art qui n’est plus vraiment du cinéma, mais quelque chose qui se tiendrait juste avant, ou juste après, une expression ruiniforme et fragmentaire dans laquelle l’humain, incroyablement fragilisé et dénudé, y explose littéralement de vérité.                        

Une trilogie magistrale + un raté               

On sait qu’à l’instar de Gaspar Noé, Grandrieux construit ses films avant tout sur le plateau, en présence des acteurs, et non en salle de montage ou pendant la phase d’écriture. Il a révélé avoir filmé plusieurs scènes d’Un Lac les yeux bandés, en se fiant uniquement à la respiration des acteurs. Ici, le réalisateur se fait chaman. Sur le plateau, il pousse les acteurs dans leurs retranchements et expérimente les situations limite: il aura plongé le plateau d’Un Lac dans un chaos de musique bruitiste pendant les scènes les plus intimes, qui apparaîtront à l’écran en silence, avec ce fantôme de bruit perceptible sur les peaux et les pupilles… Si cette trilogie magistrale aurait pu se passer de l’ajout de Malgré la Nuit, pensum auto-parodique et interminable, cette intégrale, livrée dans une enveloppe classieuse et minimaliste, n’en reste pas moins une sacrée expérience de cinéma brut.

Intégrale Philippe Grandrieux
Shellac Films, 4 Dvd, 34,99 €

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