J’ai toujours eu la foi. Comme tout le monde, vous me direz : la foi est aussi naturelle chez l’homme que sa capacité à respirer. Tout enfant est profondément croyant mais notre société sécularisée lui intime bien souvent de détricoter ses croyances. Comme beaucoup de soixante-huitards, mes parents se voyaient plutôt comme des chrétiens, mais ils avaient troqué les rites de l’Église pour un œcuménisme indolent. Imbibés sans doute par les théories de Dolto et de Bettelheim, ils ne m’ont pas fait baptiser, estimant que cela relevait de mon choix. J’ai mis du temps à comprendre l’absence en moi du baptême, à la verbaliser. Je fréquentais les églises comme une voleuse, comme une espionne. Si possible en dehors des heures de messe. J’observais le Christ et les saints à la dérobée, je leur subtilisais quelques moments de grâce que j’enfermais immédiatement dans un missel secret au fond de mon cœur, presque dans la honte.
Dans ma chambre d’enfant, j’adorais une statue de la Vierge avec une candeur dévote. L’adolescence forcément a transformé cette foi en poussée de fièvre prométhéenne, puis en désespoir. Il fallait faire quelque chose pour combler ce vide, ce trou béant venu du fond de l’enfance. J’ai donc entrepris tardivement les démarches pour me faire baptiser. J’ai d’abord rencontré le recteur du Sacré-Cœur, un homme d’une grande culture à qui j’ai fait part de mes doutes, de mes tentations parfois hérésiarques. Je lui concédais que je tenais le concile Vatican II pour une entreprise luciférienne. Il m’a répondu avec sagesse que l’Église n’était pas une entité monolithique, qu’elle était organique et qu’il fallait accepter ses mutations comme on accepte celle de notre corps et de notre âme. Pourtant ses yeux semblaient dire quelque chose d’autre.
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Naturellement, je me suis tournée vers la Fraternité Saint-Pie X. Sans doute par romantisme, sans doute par envie de rencontrer des personnes comme moi, ceux que j’estimais être de « vrais médiévaux » en mon for intérieur. Mais voilà : je me suis heurtée à leurs pratiques de défroqués, à leurs sorties dérobées, à leur église en moquette. Je le concède, je m’en suis détournée par pur souci cosmétique : prier dans une salle de conférences beige, moi qui avais tant attendu ce retour à l’Église, je trouvais ça un peu fort de café. J’ai donc décidé d’embrasser une paroisse « véritable » par goût stupide des vieilles pierres, peut-être aussi par un étrange et pervers besoin d’adversité. J’avais besoin que l’Église me résiste. Ce fut sans doute une erreur. Moi qui avais soif de théologie, soif de connaissance, j’ai vite déchanté.
L’Église catholique telle qu’elle a été digérée par la modernité n’est qu’une grossière parodie, un « digest » cosmopolite et béat. J’ai rongé mon frein. J’ai pris cela comme une ultime épreuve avant mon baptême, comme un test d’humilité : je me suis investie à fond dans la vie paroissiale. J’étais à toutes les soirées, à tous les « parcours alpha », ces repas où des laïques ravis de la crèche viennent parler de leur passion pour le Christ avec des intonations new age assez répugnantes. C’est sans doute le blasphème principal de cette nouvelle Église : elle ressemble à un programme de développement personnel. On remplace l’extrême-onction par des flash mob. L’évangélisation ressemble à une campagne marketing. Oubliés, sa mystique et son mystère, ne restent que les grimaces de condescendance et l’apologie du vide. Comme le dit Olivier Roy, Vatican II a « vidé l’enfer ». Et les églises sont désormais pleines de ses fossoyeurs.





