– Allo ? Matthieu ?
– Oui !
– Je n’arrivais pas te joindre… Déjà à l’apéro ?
-Non, non, j’étais en « communication » comme on dit
– Il faudrait qu’on présente ton bouquin aux lecteurs de L’Inco…
– Allons-y !
– Excellente, ta scène d’ouverture, avec ce slam citoyen imposé aux paysans qu’on empêche de picoler tranquille ! En fait, aujourd’hui, la propagande est partout, c’est un peu ce que tu dis : dans le moindre sketch et jusqu’au thème du carnaval annuel au fin fond de nos campagnes.
– Toute expression culturelle officielle devient un vecteur de propagande, oui. Cela étant, il reste deux types de campagnes en France. Celle qui n’a toujours pas bougé depuis un siècle et où la vie est particulièrement rude, et celle où des saltimbanques fumeurs de haschich récemment débarqués assurent (souvent à leur corps défendant) la propagande officielle. On a aussi des citadins qui viennent y fabriquer leur petit Marais local. Avec l’épisode Covid, c’est un mouvement qui ne cesse de croître.
Je crois que c’est l’hypocrisie qui m’énerve. On ne devient pas paysan en trois mois parce qu’on a acheté un lopin de terre
– Tu déploies une belle galerie de caractères aussi divers que bien frappés, mais dis-moi : c’est dans le village où tu as vécu une dizaine d’années que tu as puisé l’inspiration ?
– Pour partie oui, j’ai réalisé des synthèses des personnes que j’ai pu y côtoyer, parfois en accentuant le trait bien sûr, d’autres fois en l’atténuant. Robert, le narrateur, en revanche, est plutôt une projection de moi-même qui ferait preuve de davantage de compassion que ce dont je suis d’ordinaire capable. Il observe et tente de trier le bon grain de l’ivraie, notamment dans ce qu’il y a de recevable dans les critiques contemporaines.
– Tu exposes une vraie sociologie, avec ces différentes vagues de néo-ruraux dont la première fut constituée par les hippies dans les années 70.
– Oui, les hippies à la campagne, c’est comme les vagues d’immigration : souvent les enfants ne savent plus pourquoi leurs parents sont venus s’installer là. Les néo-ruraux d’aujourd’hui sont plus dans le militantisme verbal que dans l’action. Au moins, certains hippies se sont sorti les doigts du cul et sont devenus bergers pour trente ans…
– Ça vient d’où ton obsession du choc culturel qui semble toujours à l’origine de tes romans ?
– Je crois que c’est l’hypocrisie qui m’énerve. On ne devient pas paysan en trois mois parce qu’on a acheté un lopin de terre. Nous sommes dans une époque de grande confusion où chacun a envie d’être à la place de l’autre. C’est sans doute lié au grand renoncement général de la culture occidentale. Cela dit, sans virer complotiste, je pense que ça arrange ceux qui nous gouvernent d’administrer des gens qui ne savent plus où ils habitent.
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– Oui, mais alors entre Nicolas Mathieu, le dernier Houellebecq, Tesson et ses Chemins noirs, la France oubliée semble à nouveau intéresser les écrivains français, non ?
– J’aimerais que ça s’affirme comme une réelle tendance ! J’aime chez Aymé, chez Giono, cette littérature ancrée dans un terroir. Dans les années 80, les écrivains avaient perdu ce rapport à la terre qu’on a vu revenir avec Michon, Bergounioux, Millet, Marie-Hélène Lafon : quand les écrivains reprennent conscience de leur pays, ça leur redonne de la vigueur et du style.
– Il y a quelque chose des romans de Maulin aussi dans certaines scènes, quand tu laisses les modernes dévoiler sans frein leur connerie…
– J’ai en tout cas retenu cette leçon de sa part : ce monde est si grotesque qu’il vaut mieux se contenter d’en rire.

Albin Michel, 304 p., 18,90 €





