« L’humilité est l’antichambre de toutes les perfections ». Ce mot de Marcel Aymé résume le principe de Triggernometry, le podcast qui casse la baraque en Angleterre. Francis Foster et Konstantin Kisin, en toute humilité, reçoivent les personnalités les plus susceptibles d’éclairer leur auditoire sur les sujets du moment, l’OMS, le populisme, les drogues, l’intelligence artificielle, l’impérialisme chinois, le post-modernisme, le progrès, la notion de privilège et toutes sortes de thèmes de société à mesure qu’ils surgissent dans l’actualité. Une heure d’interview pendant laquelle le temps de parole de l’invité n’est pas compté. Pas d’interruptions intempestives pour paraphraser ce qui vient d’être dit, ça n’est pas le genre de la maison. Les personnalités peuvent à loisir nuancer leur propos, dérouler leur pensée, revenir sur leur parcours.
Triggernometry est un jeu de mots – un peu alambiqué, convenons-en – entre trigonométrie (l’étude des angles : comprendre de tous les angles de vue, de toutes les opinions) et trigger-warning (expression issue des universités anglo-saxonnes, où un trigger-warning est une alerte qui prévient les étudiants sensibles lorsque des chefs-d’œuvre risquent de heurter leur « identité sexuelle ou raciale », ou les deux). C’est entendu, Francis Foster et Konstantin Kisin se tiennent à distance de l’utopie progressiste. Leur idée du podcast : « Des conversations honnêtes avec des gens fascinants ».
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Le décor du studio d’enregistrement, dans l’Est de Londres, est bien connu de leurs 300 000 aficionados (dont 260 000 abonnés à la chaîne Youtube, le nombre a plus que doublé en un an). Sur une affiche, les profils volontaristes des deux hôtes, tournés vers des lendemains qui chantent, surplombent une composition dans le plus pur style du réalisme socialiste. Un autre photo-montage figure Staline, main levée vers le slogan contemporain : « Cancel culture is a myth ».
L’histoire personnelle des créateurs de Triggernometry les prémunit contre tout tropisme communiste. La mère de Francis est vénézuélienne. Quant à Konstantin, ses parents, inquiétés par les services secrets russes, ont fui Moscou du jour au lendemain et trouvé refuge dans le Haut-Karabagh arménien, laissant tout derrière eux. Faute de ressources, Konstantin va interrompre sa troisième année universitaire d’économie et politique à Edimbourg et dormira trois semaines dans la rue avant de gagner sa vie comme traducteur vers le russe. Voilà pour la première tuile.
Plus tard, Konstantin se tourne vers le stand-up, milieu où il rencontre Francis, ex-prof reconverti dans la comédie, qui travaille avec Eddie Izzard, pond des textes pour les émissions humoristiques de la BBC et tourne ses spectacles dans toute l’Angleterre. Mais bientôt la scène comique suffoque, étranglée par les mouchards du politiquement correct. Voilà pour la deuxième tuile.

Exemple : une association étudiante qui a invité Konstantin à jouer son one-man show lui demande de signer un « protocole de bonne conduite » l’engageant à aborder tout sujet « de façon respectueuse et correcte » et à se plier à « notre politique de tolérance zéro envers tout propos raciste, sexiste, classiste, moquant l’âge ou le handicap, homophobe, biphobe, transphobe, xénophobe, islamophobe, anti-religion, anti-athéiste ». Séduisante feuille de route… Konstantin décline l’invitation, sa mésaventure fait le tour des journaux télévisés jusqu’aux États-Unis et lui inspire un nouveau sketch. Mais l’ambiance n’y est plus. La déconne est sous étroite surveillance, le mauvais esprit proscrit, l’ironie mal vue, les sarcasmes passibles d’excommunication.
Les deux humoristes, ne correspondant plus à leur époque, entreprennent de la démasquer. Première émission le 23 avril 2018. Deux ans se sont écoulés depuis le référendum sur le Brexit mais le psychodrame continue de battre son plein. « Bien qu’ayant tous les deux voté Remain [c’est-à-dire pour rester dans l’UE], nous étions stupéfaits par l’analyse des médias sur la victoire du Brexit : 52 % des Britanniques étaient racistes, stupides, incultes et avaient voté contre leur intérêt. Ç’a été le déclencheur qui nous a embarqués dans l’aventure du podcast, la volonté d’y regarder de plus près sur toutes les absurdités dont on est abreuvés ».
Le podcast enregistre des pics à un million de vues, comme pour cette interview de Posie Parker, critique de l’idéologie transgenre
200 émissions plus tard, le podcast est financé par ses fans (40 % de Britanniques, 30 % d’Américains, 10 % de Canadiens, le reste disséminé un peu partout) ; l’équipe s’est agrandie d’un producteur et d’un ingénieur-son. Konstantin Kisin, contacté par un éditeur, prépare un essai pour 2022 : « La déclaration d’amour d’un émigré russe pour son pays d’accueil ! Il est urgent d’apprécier la valeur de la culture occidentale et le péril auquel nous expose la haine de soi ».
Le podcast enregistre des pics à un million de vues, comme pour cette interview de Posie Parker, critique de l’idéologie transgenre. Quelques mois plus tôt, Triggernometry avait reçu une « trans femme » au point de vue opposé. Changement climatique ? Ils ont reçu Roger Hallam, co-fondateur d’Extinction Rebellion, puis Patrick Moore, climatosceptique, fondateur et ex-membre de Greenpeace, docteur en écologie. « Ceux qui écoutent l’émission peuvent se faire une opinion par eux-mêmes. Notre objectif est de mettre les termes des débats contemporains à la portée du plus grand nombre ».
De fait, l’audience ne cesse de croître. Les confinements ont aidé mais la recette de leur succès tient surtout à leur aisance acquise par la pratique de la scène (le public de stand-up n’est pas le plus indulgent), leur indépendance d’esprit, leur irrévérence. Notons que certains des podcasts les plus populaires sont animés par des humoristes (comme Dave Rubin ou Joe Rogan).
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Triggernometry accueille des interlocuteurs de tous bords ? C’est ce qui déplaît aux woke. « On a plus de mal à faire venir les gens les plus à gauche, inquiets de la façon dont leur passage chez nous sera perçu dans leur propre camp. Mais les réticences tendent à s’estomper à mesure que le podcast s’installe ». Une seule règle : pas d’homme politique en exercice, façon de préserver ironie et liberté de ton. Ce qui n’empêche pas d’aborder les sujets les plus graves comme lors de ce témoignage poignant d’Ella Hill, victime à l’adolescence d’un gang de violeurs d’origine pakistanaise, violée en groupe, battue, torturée pendant une année comme l’ont été des dizaines de milliers de fillettes des classes populaires au Royaume-Uni. Une enquête gouvernementale est en cours sur ce scandale qui dure depuis plus de trente ans. Des tragédies négligées au nom du « vivre-ensemble » par la police et les services sociaux qui, craignant d’être taxés de racisme, refusent d’intervenir et laissent les victimes à leur triste sort. Et le scandale outrepasse le Royaume-Uni tant la presse internationale en a peu parlé…
Le podcast se conclut rituellement par la même question : à votre avis, quel est le sujet dont on ne parle pas assez ? Il y a peu, l’invité du jour répondit : la disparition des hérissons et ses conséquences sur l’écosystème anglais. On parle de tout sur Triggernometry.





