Je m’étais enfin décidé à donner à cette chronique le poids et la gravité nécessaire que tant d’esprits sérieux réclament. J’allais traiter L’État de droit est-il de droite ? quand un ami m’a appelé : « Le sous-tif est-il de droite ? » m’a-t-il immédiatement demandé, d’une voix où la curiosité l’emportait à peine sur l’angoisse. Il sortait d’une conversation avec une jeune fille qui avait décidé d’abandonner le soutien-gorge. Elle affirmait être de droite. Au diable les gens sérieux. Selon ce que cette chronique dictera, des milliers de femmes (dans un premier temps) décideront ou non d’abandonner leurs sous-tifs, et l’industrie de la corsetterie tremblera. Je n’ai jamais éprouvé aussi fortement le poids de ma responsabilité incorrecte.
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La question est en effet délicate. Au nom de la tradition (le soutien-gorge remonte à la plus haute antiquité), on serait tenté de dire que le soutif est de droite. Mais cette antiquité n’est-elle pas suspecte ? On ne sait pas si c’est la pudeur ou l’impudeur qui a dicté l’usage, la prudence ou l’imprudence, la coquetterie ou la négligence ; l’apodesme ou le strophium n’avaient pas toujours de fonction pratique (selon le professeur Jean- Denis Rouillon, professeur au CHU de Besançon, qui a mesuré pendant quinze ans les poitrines de plus de trois cents femmes de 18 à 35 ans, ne pas porter de soutien-gorge permettrait à la poitrine de se raffermir grâce au renforcement naturel des tissus de suspension ; l’étude date de 2013, les résultats doivent être confirmés).
Aussi bien, ne pas porter le soutien-gorge peut être gage de confort et de simplicité, et même de liberté : Jacques Laurent (qui était de droite) décrivait une de ses héroïnes en expliquant que sous son corsage ses seins vivaient une existence « libre, tiède et soyeuse ». L’époque manque assez de libertés pour que celle-ci ne soit bonne à prendre. N’oublions pas que le renoncement au soutif s’est accentué avec le confinement et que, privées de libertés, les femmes se sont libérées autrement (et ont ainsi gagné en plus quelques dizaines de secondes chaque jour). À ce titre, le soutif ne serait donc pas de droite, surtout le soutif paré des nuances d’aujourd’hui : absurde cadeau pour la fête des mères, wonderbra standardisant et stigmatisant, et même symbole féministe puisque c’est une ouvrière communarde, Herminie Cadolle, qui le remit au goût du jour (ses sœurs en féminisme disent qu’elle l’inventa : non).
Peut-on être d’accord avec des féministes ? Non. mais on peut considérer qu’elles ont raison malgré elles
Oui, mais les féministes considèrent le soutif comme un symbole d’oppression, au même titre que le corset (et, d’une manière générale, n’importe quelle parure). Peut-on être d’accord avec des féministes ? Non. Mais on peut considérer qu’elles ont raison malgré elles. En dénonçant le patriarcat plutôt que d’accuser la compétition intrasexuelle et sa succession de modes absurdes et d’oukases définitifs enrégimentant les corps et les apparences, elles servent la liberté malgré elles. Faisons confiance aux féministes pour vouloir bientôt matriarcalement frustrer les femmes de la liberté qu’elles se seront donnée. Sujet aux modes les plus douteuses, objet ambivalent depuis ses origines, nocif au sain développement des corps, réceptacle de fausses vertus, le soutif n’est pas de droite.





