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Bêtise et hybris, les deux mamelles du complotisme

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Publié le

30 novembre 2021

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Bien malin qui saura dire tout ce que recouvre ce drôle de néologisme qu’est le « complotisme », qu’on nomme ailleurs, par anglicisme, « conspirationnisme ». Que veut-on désigner ainsi ? La psychose paranoïaque, qui interprète tout en termes de rapports de force, de ruses et de conjurations ? Ou bien les systèmes, sédimentés en traditions, qui interprètent l’histoire universelle à travers le prisme obsessionnel d’une conjuration de personnalités démoniaques ?
complot

C’est un Allemand, Vogel, qui forgea au XVIIIe siècle, le concept clinique de « paranoïa » à partir d’un mot grec qui désignait pour les Anciens un « trouble de la raison, une folie ». C’est sans doute d’abord cette maladie de la raison que l’on vise aujourd’hui par nos -ismes barbares. Ce trouble qui frappe un jour un homme et lui fait accroire que les Jésuites chuchotent à l’oreille des puissants, que les chrétiens ont brûlé Rome, que les francs-maçons, non contents d’être des imbéciles, mangeraient en sus des enfants ; que les juifs seraient douze dans une cave à Moscou et y domineraient le monde ; ou bien que le centre de la terre abriterait des reptiles humanoïdes, surdéveloppés, protéiformes et reconnaissables dans leur infamie au fait qu’ils se lèchent les babines comme des geckos.

L’historien, qui connaît à la fois les conjurations et les folies, les coups d’État et la puissance auto-réalisatrice des passions tristes, n’a jamais eu le courage morbide de s’atteler à la liste de tous les délirants et de tous les corpus qui ont sévi à travers l’histoire. Peu importe, Dostoïevski l’a fait mieux qu’eux dans tous ses romans. Ce grand moraliste l’a dit : c’est toujours à la théologie morale, mère de toutes les sciences, qu’il faut en revenir si l’on veut comprendre quoi que ce soit.

Le complotisme se fonde sur une philosophie morale faussée à la fois dans ses prémisses, dans sa cosmogonie et dans sa méthodologie et se réfugie bientôt dans un orgueil satanique qui lui donne raison contre tout le monde

La paresse et l’orgueil, mère de tous les vices de raisonnement

La paranoïa est d’abord un manque de méthode, donc de véritable tradition, et donc aussi un manque d’humilité qui conduit toujours à l’hybris. Le complotiste se fonde sur une philosophie morale faussée à la fois dans ses prémisses, dans sa cosmogonie et dans sa méthodologie et se réfugie bientôt dans un orgueil satanique qui lui donne raison contre tout le monde. On le constate très facilement en lisant les fameux Protocoles des sages de Sion, écrit par un agent du Tsar au début du XXe siècle en séjour à Paris, et que des journalistes imbéciles et positivistes ont pris pour argent comptant. Ce récit, présenté comme un véritable document historique, est en réalité une mauvaise réécriture d’un court apologue de Grégoire le Grand (et pas seulement d’une pièce mettant en scène Machiavel et Montesquieu se rencontrant en enfer). Cet éminent pape raconte quelque part l’histoire d’un juif romain égaré dans les ruines de l’Empire, tombant, égaré dans un vieux temple païen désaffecté, sur un colloque de démons, il surprend les suppôts de Satan qui dissertent sur leurs stratégies pour faire chuter les chrétiens. L’un d’eux raconte comment il a suggéré insidieusement à un bel évêque, innocent mais tenté comme tout homme sain par la douceur des femmes, d’embaucher une servante d’une grande beauté. Pour lui, cette infraction à la prudence élémentaire de son état fait déjà de lui un homme compromis et près de tomber. De nombreux exemples suivent jusqu’à ce que le jeune juif, pris d’effroi, invoque le Dieu d’Abraham, de Jacob et de saint Augustin, se signe et prenne ses jambes à son cou pour mettre en garde les chrétiens contre la malignité de Satan, avant de se convertir au Christ et de recevoir le baptême.

La réécriture moderne, mensongère et ignorante de ce simple apologue alors destiné à un peuple antique tenté par la persécution des juifs (minorité elle-même tentée, à l’époque, par le pamphlet antichrétien le plus féroce, comme le rappelait justement Hannah Arendt dans son étude sur l’antisémitisme), inverse tous les rôles et place les juifs à la place des démons. Le lecteur moderne et imbécile d’un ouvrage si grossier, croyant y lire les coulisses des révolutions rouges et des excès du capitalisme, s’avisera, par désespoir, colère ou orgueil, que tout y est vrai. Il accusera alors des gens ordinaires de maux imaginaires, ce qui faisait dire à une vieille parois- sienne du siècle dernier à un socialiste antisémite partisan du fascisme que les pamphlétaires antisémites étaient des gens aussi aberrants qu’effroyables.

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Une axiologie primitive dans un monde déshumanisé

Le complotisme, réponse simple et systématisée au mystère du mal et à l’inacceptable contingence d’une science historique que les modernistes ont amputée de la lumineuse action de la Providence et du miracle qui se joue dans les cœurs et les âmes, est une folie qui conduit en effet la plupart du temps à l’hybris la plus folle, la plus déraisonnable et la plus paranoïaque. Tous les tyrans, maîtres du complot, sont paranoïaques et plein d’orgueil. Tous les pamphlétaires amers et sombrant dans la folie, le désespoir ou la plus folle témérité, sont frappés par l’hybris. Paradoxe étonnant, la bêtise comme le génie y cèdent avec le même penchant lorsque le désir de vérité et de justice se meut en désir obtus d’avoir raison contre tous et de se venger contre le monde entier.

Le psalmiste ne s’y trompe pas pourtant, et ne condamne pas à mort ceux qui y cèdent, contrairement au fanatisme d’une postmodernité puritaine qui veut brûler tous les hérétiques au feu de la justice d’État et du bûcher médiatique. Le psalmiste au contraire, à travers certains versets qui traduisent la violence d’un homme harassé jusqu’à sombrer dans la folie, permet au chrétien d’expurger son mal, avant de lui offrir la douce médication de la paix de Dieu, qui ne s’offre qu’aux cœurs pauvres et humbles qui ne cèdent ni à la tiédeur ni au goût du sang. Car le psalmiste sait que tous les paranoïaques ont beaucoup souffert et que derrière tout complotisme se cache un traumatisme individuel et collectif. Les Anciens savaient cette vérité si simple et si humaine qu’on ne soigne jamais les maladies de l’esprit sans s’adresser à la fois au cœur et à la raison. Mais la persévérance dans l’erreur, qui est un des plus éminents problèmes de la philosophie morale, devient une maladie incurable dans une culture inhumaine qui s’adresse aux hommes comme à des machines pensantes ou des singes accidentellement dotés d’une conscience et d’une sensibilité.

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Il faut par ailleurs une érudition immense, une force morale et physique à toute épreuve, une bonté et une fermeté que seule la sagesse de l’âge peut accorder aux plus grands esprits, pour répondre patiemment à tous les égarés que compte une époque à tel point dépourvue de bon sens que chez nous « les fous ont tout perdu sauf la raison ». Ce sont pourtant des néo-positivistes qui prétendent aujourd’hui ramener les égarés dans les girons d’une science critique qui, bien qu’ayant renoncé à l’idée de toute vérité, n’en prétend pas moins corriger toutes les erreurs de son époque.

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