La polémique a éclaté instantanément. Laure Adler à Franz-Olivier Giesbert : « Vous êtes blanc. Et fier de l’être. Et y a pas assez de blancs autour de vous ». La raison de cette invective ? FOG, présent aux côtés d’Adler dans l’émission de Karim Rissouli, C politique, avait avoué « avoir le cœur serré » à Marseille, ville où il réside, car il n’entendait plus parler français lorsqu’il se rendait à pied à la gare Saint-Charles en passant par la Canebière… Pauvre Franz-Olivier Giesbert, qui a pourtant donné tous les gages nécessaires pour être classé dans le camp du bien : cosmopolite, amoureux de Marseille et de la diversité, opposant à Zemmour, mais qui n’est pas parvenu à montrer combien il pouvait être naturel d’entendre parler français lorsqu’on vit en France, et qui s’est vu taxer de suprématisme blanc par une demi-savante idéologiquement cadavérique.
Le français est la langue publique, impersonnelle, extra-communautaire, celle du boulot, des administrations, des inconnus
Que penser de Laure Adler ? Rien, si ce n’est ce qu’en pense le misogyne Schopenhauer dans L’Art de l’insulte, c’est-à-dire qu’elle fait partie de ces femmes « dont notre galanterie vieille France et notre vénération douteuse […] n’ont servi qu’à les rendre si arrogantes et brutales qu’elles nous rappellent parfois les singes sacrés de Bénarès qui, conscients d’être sacrés et invulnérables, se croient tout permis ». Le sujet n’est en effet ni Adler, ni le brave FOG qui peine tant et tant à s’extirper de l’emprise tyrannique du journalisme « bon teint ». Le sujet, le véritable sujet, c’est le constat qu’il pose : quand je me rends à la gare Saint-Charles, je n’entends presque plus parler français. Le français disparaît inexorablement, dans nos rues, sur les places de nos centres-villes, dans nos cafés, nos restaurants, nos boutiques. Qui n’a pas vécu pareille expérience ? Moi-même, la dernière fois que je me suis rendu chez H&M pour acheter un vêtement à ma fille, je n’ai pas entendu parler français. Pas un mot. Les langues et dialectes africains et maghrébins se mélangeaient harmonieusement, je dois en convenir, mais de langue française, il n’y avait point. Et là, une fois qu’on a dit cela, une fois qu’on a posé ce constat, et qu’on est passé sous les fourches caudines et moralisantes de l’homme de gauche, l’homme de droite est censé voler à notre secours et déclarer : il faut vérifier que les personnes désireuses d’entrer sur notre territoire maîtrisent correctement l’usage du français. Comment faire comprendre à ce brave homme de droite que ça ne résoudra pas le problème ?
Concédons un point : il est vrai que nombre d’immigrés ne maîtrisent pas du tout, ou alors très marginalement, l’usage du français. Leur interdire l’accès à notre territoire serait bien évidemment bénéfique mais… cela ne permettrait pas pour autant que Franz-Olivier Giesbert entende à nouveau parler la langue de Molière lorsqu’il se rend à pied à la gare. Allons même plus loin. Quand bien même tous les immigrés maîtriseraient parfaitement le français, FOG traverserait néanmoins Marseille dans un brouhaha allogène. La raison ? La conjonction de deux facteurs : la taille des diasporas et le double usage de la langue (privé ou communautaire/public).
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Retour chez H&M : deux femmes maghrébines, environ trente ans, conversent en arabe, et tiennent un pull dans le style de ce que je recherche. Je les interromps. Elles me renseignent dans un français parfait, sans accent. Je répèterai l’expérience à plusieurs reprises par la suite, juste pour vérifier… À chaque fois, c’est le même scénario : la maîtrise du français est plus que correcte. Conclusion : si le français n’est pas utilisé dans l’espace public, ce n’est pas faute d’être maîtrisé, mais parce qu’il n’est pas la langue du cœur – celle de la famille, des amis, de la communauté. Le français est la langue publique, impersonnelle, extra-communautaire, celle du boulot, des administrations, des inconnus. La taille des diasporas fait le reste. À Marseille, comme dans de nombreuses autres villes où l’immigration extra-européenne a explosé depuis trente ans, les diasporas sont désormais massives. Elles sont visibles. Elles occupent l’espace public. La mécanique de rapprochement communautaire et l’usage de la langue allogène, celle du cœur, transforment alors l’atmosphère. On y entend un peu de russe, un peu de bulgare, un peu de roumain, un peu de polonais, un peu d’anglais, beaucoup d’arabe, beaucoup de langues africaines, et in fine, très peu de cette langue nationale dont Camus disait pourtant qu’elle était sa patrie.





