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Les ARG sont-ils la mythologie des temps modernes ?

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Publié le

3 janvier 2022

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Si vous avez plus de 20 ans, vous ne devez pas être au courant. ARG ? Creepy Pasta ? Thread Fictions ? Des trucs de millenials, assurément. En gros, il s’agit de légendes urbaines ou d’anecdotes horrifiques revisitées par les pratiques du Net et agglomérées dans les marges du réseau presque par génération spontanée.
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À chaque époque sa manière propre de se provoquer des vertiges, mais aujourd’hui quand la fiction se met à parasiter le réel, on observe de bien curieux phénomènes. La plus mystérieuse de ces nouvelles manifestations de l’imaginaire collectif est sans doute l’ARG (pour Alternate Reality Game – Jeu de Réalité Alternative). Conçu au départ comme un simple outil promotionnel, l’ARG a été récupéré par la culture populaire et quelques créatifs doués qui s’en sont servis pour professer leur vision du monde : une réalité entremêlée au Réseau de façon irréversible. Jouant avec cette esthétique « low fi » des enregistrements perdus qui ont fait les riches heures du cinéma d’horreur des années 2000 : cassettes vidéos ou archives d’un autre monde, l’ARG est avant tout une mise en scène qui utilise son média (souvent un réseau social ou une plateforme) à la fois comme moteur et comme sujet de sa narration. Alors véritable mythologie actualisée par Internet ou ineptie d’ados blêmes ? Marc Obregon penche pour la première hypothèse.

Il y a toujours la volonté de captiver, de provoquer cette « inquiétante étrangeté » chère à la psychanalyse et au fantastique moderne

Oui. Ils relèvent de l’inquiétante étrangeté 

Au départ d’un ARG, il y a toujours la volonté de captiver, de provoquer cette « inquiétante étrangeté » chère à la psychanalyse et au fantastique moderne. Il convient d’abord de créer une brèche dans ce qu’il y a de plus commun, laquelle peut se résumer à un commentaire parmi des milliers d’autres ou un tweet énigmatique devenant soudain viral. Ce peut être une vidéo ou une image fixe autour de laquelle s’élaborent peu à peu les fantasmes des utilisateurs : une chambre vide, un appel à l’aide, un visage masqué. En 2019, Eiffel1812 suscite l’interrogation par un simple post sur Twitter racontant qu’il a trouvé un appareil photo Canon sous un abribus près des Buttes Chaumont. Espérant que son propriétaire se manifeste, il lance un appel à la communauté puis commence à éplucher la carte SD. Commence alors une enquête à la fois rocambolesque et paranoïaque, délivrée tweet après tweet, sur fond de psychose d’attentat et de réseau paragouvernemental secret… En quelques jours, le compte Twitter d’Eiffel1812 explose sa jauge d’abonnés. C’est ainsi que naît un nouvel ARG. L’interactivité est souvent réduite à sa plus simple expression mais dans celui-ci, les internautes sont tout de même sommés de donner conseils et avis, quand ils ne doivent pas enquêter eux-même à partir des indices divulgués par le concepteur du « jeu ». L’enthousiasme des twittos-détectives fait le reste.

Oui. Ils réinventent le lien entre fiction et réalité 

Le 14mars 2016, la chaîne câblée américaine Adult Swim, spécialisée dans les dessins animés licencieux et les contenus parfois expérimentaux, diffuse à quatre heures du matin une étrange série: filmée comme un documentaire This House has People in it montre le quotidien d’une famille américaine à travers une série d’enregistrements de caméras de surveillance placées dans chacune des pièces de leur pavillon. Très vite, on comprend que quelque chose ne tourne pas rond : un corps repose à terre sans que personne ne semble s’en apercevoir. Les protagonistes semblent frappés de stupeur face à des situations banales. Toute la famille semble obsédée par l’argile, jusqu’à s’en nourrir parfois. Le père malaxe son propre visage, comme si sa peau lui était inconnue. Les plans fixes se succèdent, certaines choses menaçantes apparaissent une fraction de seconde dans un contrechamp. On est quelque part entre un Twin Peaks radical et une vidéo d’actionniste viennois, mais This House has people in it n’est pas une simple série expérimentale : chaque détail visible à l’écran renvoie en effet à des éléments consultables dans la « vraie vie » ou sur Internet. En tapant sur la console virtuelle du site certains mots entraperçus dans des passages quasi-subliminaux du spectacle, on débloque l’accès à de nouveaux enregistrements qui prolongent encore le malaise… Alan Resnick, le créateur de la série, est la vedette de l’ARG outre-Atlantique après s’être fait connaître sur You Tube avec les angoissants Alan Tutorials, une web série mettant en scène un schizophrène qui donne des conseils de bricolage en racontant en filigrane le lent désagrègement de sa santé mentale. Le résultat est bluffant et contribue à renforcer encore cette étrangeté radicale dont sont faits les rêves de la modernité, et qui ringardise presque les pires cauchemars de David Lynch en investissant le réel comme un cancer.

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Oui. Ils renouvellent l’écriture collective et mythologique 

L’occurrence la plus récente d’une fiction entièrement collaborative consiste en un univers dantesque construit brique après brique à partir d’une simple image postée sur un forum, l’univers des backrooms. Au départ, donc, la photographie d’un open-space désert, aux murs légèrement jaunâtres. Pour une raison inexpliquée, la photographie déchaîne l’imagination d’un internaute. S’inspirant du cliché, il relate une histoire étrange sur le forum 4chan: dans la salle d’attente d’un hôpital psychiatrique, il raconte avoir « glissé » par inadvertance dans un mur caché et s’être retrouvé dans cet open-space fantomatique, une sorte d’arrière-monde. C’est ce que les gamers appellent un « glitch », une fissure dans le réel qui vous permet d’accéder au back office du monde. Voilà un mythe parfaitement actualisé par un recours au modèle informatique: le réel comme code avec ses propres salles de maintenance. Cet univers résiduel presque infini se voit bientôt détaillé, étage par étage, salle par salle, par une foule de passionnés. Bientôt, sur un forum dédié, les backrooms deviennent la plus proliférante fiction collective jamais élaborée. Aujourd’hui, un millier d’étages ont déjà été imaginés par une communauté de créatifs anonymes, avec leurs particularités, leurs pièges et leurs passages connexes, mais aussi un bestiaire atroce n’ayant rien à envier à ceux de Howard P. Lovecraft ou de Clive Barker. Certains, parmi les plus jeunes, s’adonnent même à une pratique de méditation imaginaire et prétendent s’être déjà perdus dans les backrooms. Un mythe qui pourrait même engendrer demain des rites d’un genre nouveau.

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