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Gilets jaunes : quel bilan ?

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Publié le

3 janvier 2022

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Trois ans après la révolte des Gilets jaunes et alors que nous sommes en campagne présidentielle, le bilan des événements de cette puissante protestation populaire semble absent des débats. Tout se déroule comme si le traumatisme créé par ce mouvement empêchait encore la réflexion, comme si son caractère explosif tétanisait la classe politique.
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Notre système institutionnel ne parvient visiblement pas à intégrer dans ses mécanismes représentatifs les Gilets jaunes. Or un régime républicain doit en principe offrir les moyens d’incorporer les attentes populaires aux décisions du pouvoir. Cette infirmité démocratique de notre pays s’explique par la manière même dont nos gouvernants ont répondu face aux Gilets jaunes. La crise n’a pas été pas résolue, elle a été étouffée. L’objectif n’a pas été de lui trouver des solutions, mais de simplement la contenir, pour la réduire au silence. Le bilan du mouvement des Gilets jaunes tient en trois conclusions.

L’aveuglement

Il est admis que la révolte des Gilets jaunes trouve sa cause principale dans la désespérance de la France périphérique. L’explosion est née de l’aveuglement des gouvernements successifs, incapables de voir et de comprendre ce sentiment. Il s’agissait de l’expression de la colère de citoyens appartenant aux classes moyennes et populaires des zones périurbaines, abandonnés par les pouvoirs publics, en voie de déclassement économique, ignorés politiquement et se considérant menacés dans leur identité profonde. Ce peuple, présenté comme les « vaincus de la mondialisation », réclamerait le retour d’un État mieux géré, efficace sur les territoires, et demanderait la possibilité de vivre dignement d’un travail. Ils exigeraient le respect pour ce qu’ils sont.

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Les Gilets jaunes percevraient dans l’abaissement de notre pays le reflet de leur propre situation, et tiendraient les élites pour responsables de leur sort, leur reprochant de les avoir oubliés et méprisés. Partant d’une telle analyse, un programme d’actions aurait dû être élaboré. Pourtant, rien de sérieux n’a été mis en œuvre. Certes des mesures financières ont été adoptées, mais elles sont restées strictement conjoncturelles. Aucun changement véritable n’est intervenu, ce qui s’explique simplement. Refusant de prendre en compte les questions soulevées par les Gilets jaunes, notre système politique ne pouvait agir qu’en se reniant lui-même. Comment, par exemple, changer de logique industrielle sans remettre en cause l’ensemble de l’organisation fiscale, sociale, économique et financière ? La matrice gouvernementale suppose d’accepter des mutations mortifères pour les classes populaires, dont les aspirations relèveraient d’un monde d’avant qu’il y aurait lieu oublier. L’insurrection des Gilets jaunes n’est pour eux qu’un anachronisme, le dernier grognement d’une masse de Gaulois réfractaires qu’il est nécessaire de faire taire.

L’illusion

Le refoulement de ces revendications a été d’autant plus simple que cette insurrection a rapidement tourné à une forme de jacquerie colérique multipliant les réclamations contradictoires, sans parvenir à s’organiser. Il n’en a débouché aucun véritable programme, ni aucune force électorale. Tout a sombré dans la division en de multiples tendances, soumises à diverses tentatives de récupérations politiciennes. Puis la violence provocatrice des black blocs a accompli son œuvre finale d’écrasement.Très vite, le discours des Gilets jaunes a ressemblé au concours Lépine des propositions les plus loufoques. Ici on rêvait d’une démocratie qualifiée de totalement citoyenne, où l’ensemble du pays vivrait en référendum permanent, où les élus seraient révoqués sans fin, où l’élection serait quotidienne. Plus loin, on exigeait moins d’impôt pour soi et beaucoup plus pour les autres.

Le but recherché a ainsi pu être atteint, à savoir renvoyer les Gilets jaunes à leur sentiment de dégoût et surtout au silence

Cela n’enlève rien à la pertinence des raisons de fond qui ont conduit à la révolte. Il s’avère par conséquent indispensable d’accomplir un travail de reformulation des aspirations, pour les intégrer à une possible action gouvernementale. C’était le rôle des corps intermédiaires, syndicats, partis politiques. Mais ces organismes, en état de déliquescence, n’y sont absolument pas parvenus. Tout au contraire, ils ont fait l’objet d’un rejet profond de la part des Gilets jaunes, rejet parfaitement instrumentalisé par le pouvoir afin d’empêcher toute structuration d’une véritable alternative politique.

La propagande

Le but recherché a ainsi pu être atteint, à savoir renvoyer les Gilets jaunes à leur sentiment de dégoût et surtout au silence. Cela ne s’est néanmoins pas réalisé sans méthode. Il a fallu déployer un dispositif de propagande efficace. Les médias ont naturellement tenu leur rôle dans ce processus. Il est évident qu’ils ont activement participé à l’émergence de « portes paroles » des Gilets jaunes panélisés avec soin, afin de donner à la révolte des visages qui conviennent. Ces derniers ont rempli leurs offices avant de retourner dans l’oubli. Il faut aussi reprocher à beaucoup de journalistes leur manque de perspicacité face à un grand débat élyséen relevant de la mascarade. Par naïveté, par connivence ou par servilité, ils n’ont pas dénoncé le caractère frelaté de l’opération. Mais l’essentiel ne se trouve pas là.

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Les Gilets jaunes ont servi à bâtir, dans notre inconscient collectif, une image du peuple. Ils ont acquis une dimension symbolique qui a permis ensuite de stériliser politiquement, et surtout électoralement, les catégories populaires concernées. Ce processus n’a pas été décidé d’une manière verticale, par un cénacle complotiste. Il a fonctionné d’une façon plus horizontale, par l’interaction entre les discours politiques, médiatiques et sociologiques, selon les mécanismes classiques de formation de l’opinion publique. Il existe dans toute société des instances à fonction tribunitienne. Pour la Rome antique, le tribun de la plèbe portait la voix du peuple face aux institutions en place, et notamment face au sénat où dominait l’aristocratie patricienne. Dans nos démocraties modernes, des partis et syndicats ont pendant longtemps repris cette mission. Ainsi, dans la France de l’après-guerre, le mouvement communiste a tenu le rôle. Puis, d’une autre façon, le Front national a pris la suite.

La problématique pour l’ordre en place est toujours de pouvoir disposer d’un tribun canalisant les contestations, tout en évitant qu’il ne s’empare du pouvoir. Quand le jeu démocratique se dérègle, quand les partis de gouvernement ne parviennent plus à disposer par eux-même d’un soutien populaire suffisant, quand ils deviennent trop minoritaires, il faut empêcher que le poids électoral des mouvements tribunitiens n’emporte tout. En langage officiel, cela s’appelle lutter contre le péril populiste. L’un des moyens les plus efficaces est d’orienter la protestation plébéienne vers un tribun qui n’offre aucun débouché politique. Voilà pourquoi la contestation des Gilets jaunes, une fois transformée en impasse programmatique, n’a débouché sur rien.

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