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Michel Houellebecq : prophète de la fin

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Publié le

7 janvier 2022

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Alors que la mode est aux titres-infinitifs : Changer : méthode (Édouard Louis), S’adapter (Clara Dupont-Monod), Rêver debout (Lydie Salvayre), etc., le patron des lettres françaises revient briser les illusions du larbin post-moderne avec Anéantir. L’occasion pour L’Incorrect de consacrer un dossier unique à Michel Houellebecq et d’en dresser un portrait neuf à partir des visions de ses confrères, une dizaine d’écrivains français que nous avons sollicités dans ce but.
MH

Michel Houellebecq jouit aujourd’hui d’un statut de supériorité indiscutable dans le paysage littéraire national, au point qu’on a oublié combien de polémiques, sur ses propos comme sur son style, ont d’abord jalonné une irrésistible ascension débutée il y a trente ans. Alors que sort Anéantir, son huitième roman, l’heure du bilan a sonné, et nous avons réuni pour cela quelques écrivains à nos yeux remarquables et également sensibles à leur époque. Michel Houellebecq est-il le plus grand de nos écrivains vivants ? Il est en tout cas « le contemporain capital », pour Christian Authier, critique et romancier qui prépare justement un livre sur l’auteur de Soumission (Houellebecq politique, à paraître en mars chez Flammarion).

Pour Matthieu Jung, auteur du Triomphe de Thomas Zins, l’un des plus grands romans des années 2010, Houellebecq est « un écrivain considérable », quand Alexis Jenni, prix Goncourt 2011, s’interroge : « Faut-il donc le réaffirmer si souvent ? Je suis perplexe, je me demande quelle position est défendue par cette affirmation répétitive : prophétisme ou déni ». Nicolas Mathieu, qui reçut également le prix suprême en 2018, botte en touche, estimant que « la question du grand écrivain relève désormais du folklore » et qu’il a perdu de la puissance dans ses derniers romans, ce que note aussi Pierre Jourde, romancier impeccable et observateur lucide et féroce du milieu littéraire depuis bientôt trente ans.

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Celui qui a bousculé la littérature contemporaine

« La littérature française n’est plus la même depuis la publication des Particules élémentaires, va jusqu’à dire Jung. Il a su faire du suicide européen une œuvre d’art ». Grand témoin de notre temps, Houellebecq a inventé quelque chose, « un hyper réalisme désaffecté que personne ne prend en charge dans la littérature contemporaine », pour Alexis Jenni. Selon Patrice Jean, que l’on compare parfois à Houellebecq et dont l’aura s’est décuplée avec le succès, en 2017, de L’Homme surnuméraire, l’auteur des Particules a « bousculé la littérature de la fin des années 90 », sachant comme nul autre, ainsi que l’affirme aussi Thibault de Montaigu, prix de Flore et de L’Incorrect 2020, « renouveler la forme archi éculée du roman balzacien et en livrer une version moderne qui donne à lire en miroir notre société matérialiste et atomisée ».

Pierre Jourde, qui est peut-être le plus sévère, estime qu’au vu de ses deux premiers romans, il aurait pu être un grand écrivain : il a inventé « un ton nouveau, une manière de prendre d’assaut la société contemporaine, [il avait] un côté visionnaire, de l’humour. [Mais] la suite n’est pas à la hauteur de ce début, et souvent il se pastiche ».

« Il pose, en tout cas, un problème insoluble aux gens de la gauche morale. Son intelligence, sa culture, son talent, sa finesse d’analyse lui permettent de les prendre de vitesse sur tous les sujets majeurs de l’époque »

Matthieu Jung

Houellebecq, écrivain de droite ?

Violemment attaqué comme réactionnaire à l’époque des Particules qui portait l’une des plus virulentes critiques de l’héritage de 68, puis comme islamophobe dès Plateforme, Michel Houellebecq fut pourtant encensé sans réserve par Les Inrocks et put bénéficier bientôt d’un consensus et d’une compréhension dont auraient rêvé Dantec ou Millet, et qui ne profita à Muray qu’après sa mort. Ses chiffres de vente d’un côté, le fait que des attentats terroristes paraphent chacune de ses dystopies sur l’islam expliquent en partie cette étonnante mansuétude de la part d’un milieu qu’on connaît plus volontiers stalinoïde. « Il pose, en tout cas, un problème insoluble aux gens de la gauche morale, affirme Jung. Son intelligence, sa culture, son talent, sa finesse d’analyse lui permettent de les prendre de vitesse sur tous les sujets majeurs de l’époque ».

Mais Michel Houellebecq est-il pour autant un écrivain de droite ? « Un antimoderne dans le sens que donne à ce qualificatif Antoine Compagnon, certainement », remarque Montaigu. Pour Pierre Jourde : « C’est un observateur pessimiste. Si le pessimisme est de droite, alors il est de droite ». Christian Authier remarque que « ses charges répétées contre “la racaille gauchiste” ne le rangent évidemment pas dans le camp du “progressisme”, mais qu’il est avant tout un conservateur hanté par l’idée de dégradation ». Un véritable écrivain n’en reste pas moins difficile à figer derrière une ligne, quelle qu’elle soit. « Il tient des propos un peu erratiques, pas très politiques, surtout conservateurs, en ça il serait de droite, mais sans constance. Je ne l’engagerais pas dans un parti, peu fiable, comme Céline », conclut Alexis Jenni.

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Romantique ?

Accusé, au début de sa carrière, de recycler le roman à thèse ; disciple d’Auguste Comte à l’écriture clinique et aux raccourcis saisissants, Houellebecq peut passer pour un néo-réaliste, mais son goût pour la poésie et son culte de la femme salvatrice lui confèrent une aura romantique paradoxale. Alors, romantique ou réaliste ? Les avis divergent, mais une chose est sûre, c’est par un détour au XIXe siècle que Houellebecq est devenu l’un des écrivains les plus modernes du XXIe. Pour Patrice Jean, le romantisme de l’auteur de Sérotonine ne fait pas plus de doute que son réalisme, quand Nicolas Mathieu le croit romantique « si on entend par “romantique” que le sentiment importe sous la froideur ». – « Oui, au sens littéral du terme », affirme Christian Authier, la plupart de ses romans faisant « de la relation amoureuse pure, totale, absolue, la seule possibilité d’échapper au domaine de la lutte ».

Alexis Jenni et Thibaut de Montaigu n’y croient pas, le premier disant qu’il « faut un peu d’exaltation et de naïveté, ce qu’il n’a pas », le second qu’il est « loin des canons de cette école pleine de gandins mélancoliques à mèche byronienne ». Pierre Jourde, quant à lui, affirme précisément l’inverse : « C’est l’antiromantique par excellence, dans la mesure où il déteste l’assomption de l’ego. Il est précis, chirurgical, jamais lyrique. Il est romanesque, au sens où René Girard oppose ce mot à «romantique» : le romancier romanesque, Cervantès, Dostoïevski, Flaubert, cherche la vérité contre l’illusion romantique ».

« Il est précis, chirurgical, jamais lyrique. Il est romanesque, au sens où René Girard oppose ce mot à romantique : le romancier romanesque, Cervantès, Dostoïevski, Flaubert, cherche la vérité contre l’illusion romantique »

Pierre Jourde

La possibilité d’un catholicisme ?

Comme le rappelle le très bernanosien Sébastien Lapaque, auteur de Ce Monde est tellement beau, le problème du catholicisme chez Michel Houellebecq n’est pas nouveau. Maurice Dantec lui conseillait déjà de poursuivre sa quête de raison pour comprendre que la foi catholique était la seule vraie, et demander le baptême. Ce que Lapaque dit lui souhaiter du fond du cœur. Mais « Houellebecq écrivain catholique », nul n’y croit vraiment.

Il l’est « moins que Bernanos ou Huysmans, estime Mathieu, mais il y a de cela chez lui, dans ses prises de positions sur la sauvegarde de la vie à tout prix notamment », rappelant qu’il faut tout de même tempérer cette impression, car Houellebecq est avant tout un positiviste. Patrice Jean ne le croit pas catholique, « seule la fin de Sérotonine pourrait le faire penser », ce que relève aussi Montaigu, ajoutant qu’il « cherche des formes d’extase qui l’arracheraient au bourbier de la matière ». Toutefois, si Houellebecq n’est pas encore prêt, « il tremble encore au seuil de l’église », ce qui est « signe même de la présence divine ».

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Jung estime que « certaines de ses prises de position récentes montrent chez lui une aspiration évidente à la miséricorde ». Jean, lui, rappelle qu’il est schopenhauerien et pourrait aussi bien être bouddhiste. Jourde insiste également, Houellebecq n’est « franchement pas un écrivain catholique ». Il n’existe ni faute ni salut ni rédemption dans son œuvre et sa spiritualité est plutôt orientale, bouddhiste. D’ailleurs : « Schopenhauer a été influencé par le bouddhisme ».

Quant à Authier, il tempère : Houellebecq « a exprimé son « rejet total pour les monothéismes », puis s’est dit athée et agnostique. Pour autant, le catholicisme l’intéresse à la fois d’un point de vue politique, social, culturel et littéraire ». Et Jenni est encore plus tranché : « Il n’y a rien de moins religieux qu’un roman de Houellebecq ». Jourde estime pour sa part qu’il penche carrément vers le nihilisme.

Peut-être est-ce cela, le bonheur pour Michel Houellebecq : une sorte de quiétude lente, contemplative, réflexive qui ose encore espérer, mais pas trop violemment

Comique ou tragique ?

Houellebecq, s’écrie Mathieu, est « surtout un grand écrivain comique et je m’étonne toujours qu’on ne souligne pas davantage combien il peut être drôle ». Il est vrai que l’on rit beaucoup à sa lecture, même si cela est un peu moins vrai dans les derniers romans. La deuxième partie de Sérotonine laissait place à une mélancolie qui s’approfondit encore dans Anéantir. Peut-être est-ce cela, le bonheur pour Michel Houellebecq : une sorte de quiétude lente, contemplative, réflexive qui ose encore espérer, mais pas trop violemment.

Comme le dit Patrice Jean, « Houellebecq réclame des lecteurs intelligents », si bien que beaucoup ne comprennent pas son humour qui se joue « subtilement des clichés du monde économique ». Un genre de « comique sérieux » pour reprendre le mot de Jenni. Un humour à froid, qui naît du désespoir, estime Pierre Jourde, une ironie désespérée selon Jung. Et tous, de louer ses qualités comiques autant que tragiques, qui le placent dans la filiation des plus grands : Cervantès, Proust, ou même Beckett et Kafka ; des qualités qui lui auront en tout cas permis plus qu’à tout autre de prendre violemment son époque à la gorge.

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