10 – PLEXIGLAS MON AMOUR d’Éric Chauvier
On connaît la maxime de Chesterton, le fou n’est pas celui qui a perdu la raison, mais celui qui a tout perdu sauf la raison. C’est en ce sens que la femme du narrateur de Plexiglas mon amour semble devenir folle. Avec la férocité lucide d’un Houellebecq, dans une langue épurée, factuelle et précise qui rappelle celle de Baudouin de Bodinat, Eric Chauvier nous offre une fable contemporaine d’une ironie glaçante, si juste dans son exagération. Lecture obligatoire pour tous.

9 – MA VIE EXTRAORDINAIRE de Benoît Duteurtre
Ayant passé l’an dernier le cap de la soixantaine, Benoît Duteurtre fait ses comptes et se souvient dans un beau roman qui complète son cycle autobiographique. Il réfléchit notamment sur les hauts et les bas de sa carrière d’homme de lettres, sur son image incertaine dans les médias, sur son goût en littérature pour une certaine « ligne claire », mêlé de répugnance pour les modes et l’intellectualisme ; plus généralement, il médite sans amertume sur ce qu’il croit être, avec le recul, un insuccès relatif, en dépit de fortunes occasionnelles, une difficulté à être pris au sérieux, mais c’est aussi ce défaut qui lui attache des admirateurs nombreux, fidèles et complices que réjouiront ce livre exquis.

8 – LE VOYANT D’ÉTAMPES d’Abel Quentin
Dans cette satire au carré, le jeune écrivain fait s’affronter anciens et nouveaux antiracistes, génération « potes » et génération « woke », en un drame brillant, angoissant et caustique, qui lui valut le prix de Flore. Quatre cents pages de satire pour mettre à nue la dictature du tweet, pour prendre le temps d’en désamorcer l’effet toxique par un éclat de rire salvateur ; quatre-cent pages pour découvrir non des silhouettes à adorer ou abattre, mais des personnages ambigus, faibles ou nobles, irritants ou touchants, qu’aucune grille idéologique ne saurait résumer, voilà qui prouve la pertinence du roman en 2021, ce vaccin toujours efficace contre les nouveaux variants de la bêtise idéologique et de la putride jouissance des meutes.

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7 – LES BOURGEOIS DE CALAIS de Michel Bernard
Michel Bernard a plongé dans cet interstice que laissent les lacunes biographiques, pour s’atteler à éclaircir le mystère des Bourgeois de Calais de Rodin. Comment, d’une simple commande publique du maire de Calais en sommes-nous arrivés à un tel chef-d’œuvre ? Dans une langue d’une beauté classique, il met en scène le sculpteur et son commanditaire, les rapports affectifs qui se nouent entre eux, et qui auront raison des obstacles que l’avènement d’une œuvre aussi extraordinaire ne peut éviter de soulever. Beau, sensible et intelligent.

6 – CHÂTEAUX DE SABLE de Louis-Henri de La Rochefoucauld
Louis XVI est vivant ! Il habite sur l’île Saint-Louis avec Marie-Antoinette. Louis-Henri de la Rochefoucauld les a rencontrés. Il en a tiré Châteaux de sable, une fantaisie romanesque et historique pleine d’allant et de mélancolie, qui parle aussi de Thiers et des Gilets Jaunes. Une somptueuse ivresse uchronique et littéraire qui valut à l’auteur le prix du même nom cette année.

5 – ICI-BAS de Pierre Guerci
Un chirurgien à la retraite, qui a su mener une grande carrière et deux familles de front, a perdu l’usage courant de la parole et sa vie s’écoule devant la télévision et à la chaise percée. Merde à tous les étages. Personne ne veut torcher le vieux, tous seraient d’avis de hâter sa « fin de vie ». Le dernier fils de son deuxième lit, qui raconte l’histoire, prend seul le problème à bras-le-corps. Et c’est dans cette épreuve qu’il trouve son père. Dans un premier roman très maîtrisé et magnifiquement écrit, Pierre Guerci impose la sensibilité contre toutes les raisons possibles.

4 – LA POURSUITE DE L’IDÉAL de Patrice Jean
Avec La Poursuite de l’Idéal, Patrice Jean s’empare du genre romanesque le plus archétypal de la tradition française : le roman d’apprentissage narrant les péripéties qui accompagnent l’entrée dans le monde d’un jeune homme brillant et avide, et, évitant la parodie et le pastiche, il opère une expérience troublante, presque clinique, son habile actualisation du modèle révélant l’époque par contraste. Véritable épopée personnelle, le roman, par le biais de son héros, est l’occasion de traverser autant de réalités sociales que d’obsessions contemporaines, et une ronde de femmes fascinantes. Magistral.

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3 – CE MONDE EST TELLEMENT BEAU de Sébastien Lapaque
De Sébastien Lapaque, après un long silence romanesque, on attendait un roman de la maturité. C’est presque fait, avec Ce monde est tellement beau, où se déploie son génie propre sur 400 pages. Lazare, le narrateur, enseignant consciencieux du second degré, échappe à sa torpeur conjugale lorsqu’il commence à comprendre qu’il vit au sein de « l’Immonde », cet héritage du monde moderne dominé par les membres du Club, dont le seul et unique privilège est « de se partager les privilèges ». Si « ce monde est tellement beau », c’est que Michel Houellebecq peut encore être corrigé par Blaise Pascal et la cruauté du réel sauvée par la divine poésie. Une magnifique introduction à la divine comédie moderne.

2 – LA PRINCESSE ODRYSIENNE de Richard Millet
Après le presque décevant La Nouvelle Dolorès (2017), Richard Millet revint avec un superbe roman qui met en scène un preux boulanger volant au secours des dames. Grand lecteur de Giono et de Bernanos, Richard Millet s’intéresse ici à une jeunesse paumée rarement évoquée et fait allusion au Grand Meaulnes. Ce roman, refusé par tous les éditeurs, serait le seizième et ultime d’un écrivain désormais maudit. Le pain au levain, au-delà d’une métaphore sexuelle plaisante, réunit dans ce roman tous les ingrédients de la vie, d’une générosité rare dans l’œuvre de Millet, qui fait de ce livre un chant d’espoir. Et peut-être une rédemption.

1 – ICI COMMENCE LE ROMAN de Jean Berthier
Du quotidien terne et répétitif d’un prolétaire du divertissement aussi doux qu’inadapté, Berthier tire quelque chose d’étonnamment vivant, sensible, d’un charme fou, avec une écriture précise et une approche subtile à la fois ironique et candide. À partir de cette ligne d’un équilibre prodigieux, où tout semble s’épanouir à partir de presque rien, l’écrivain, par moments, bascule soudain dans le délire, l’absurde ou le tragique. Du grand art. Et notre Grand Prix de L’Incorrect 2021.






