En quelques mois, le wokisme sera devenu le thème principal des essais parus ou à paraître. Traductions et remâchages ridicules de travaux américains d’un côté, analyses un poil répétitives des ressorts du logiciel woke de l’autre : partisans et opposants, c’est tout l’appareil éditorial français qui s’est mis en branle d’un même mouvement, quand bien même beaucoup se demandaient s’il s’agissait d’un sujet politique véritable, et si l’on ne participait pas, par le seul fait d’en parler, à le légitimer. Tous les jours, l’actualité politique et sociale se charge de répondre : praxis plus que philosophie, le wokisme est un réflexe, une exhortation qui se répand comme une traînée de poudre.
Et c’est pour dresser quelques digues encore contre cette marée furieuse, du moins contre sa vague raciale, que s’élèvent Pierre-André Taguieff et Drieu Godefridi, certes dans des styles tout à fait différents et pour ainsi dire archétypaux, puisque le premier adopte une approche classiquement universitaire, c’est-à-dire lente, précise et ultra-référencée, avec un précieux travail de définitions, quand le second choisit l’analyse brève et anglée sur le mode disqualifiant.
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Tous les pseudo-concepts qui nous sont devenus familiers – privilège blanc, racisme systématique, fragilité blanche ou intersectionnalité – sont repris, décortiqués, déconstruits avec pertinence par les deux auteurs, qui pointent ce que l’on connaît désormais sur le bout des doigts: extension paranoïaque du champ du racisme pour décrire d’autres phénomènes; gnosticisme religieux qui travaille au renversement de l’ordre social; scientificité falsificatrice au service d’un académisme militant; conception instrumentale et performative du politique ; réduction stupide de la diversité ethnique au manichéisme Blancs/Noirs; collusion coupable des grandes entreprises.
Une question de fond méritait d’être posée : le « racialisme » woke, qui certes postule l’inexistence biologique des races, mais les sociologise et leur prête une existence dans le construit social, n’est-il pas en définitive raciste ? Affirmatif nous rétorquent-ils, certes avec des nuances, car en plus d’opérer un retour à l’objectivisation raciale – ce en quoi ils s’opposent à leurs prédécesseurs – les « néo-antiracistes » comme les nomme Taguieff, « néo-racistes » dit plus directement Godefridi, ajoutent une infernale réduction : en définitive, c’est bien la couleur de peau, l’épiderme, l’anatomie donc la race biologique qui est faite seul et unique critère des « races sociales ». « La prétention est culturelle, la réalité est raciale – elle l’est purement », conclut le Belge. Parce que fatale, c’est à partir de la race que sera appliquée la loi du talion.
Une question de fond méritait d’être posée : le « racialisme » woke, qui certes postule l’inexistence biologique des races, mais les sociologise et leur prête une existence dans le construit social, n’est-il pas en définitive raciste ?
Il fallait encore répliquer aux wokes sur la question des disparités statiques, car c’est après tout sur cette seule base factuelle que repose leur argumentaire et que donc la discussion peut être engagée – ce qu’ils ne souhaitent pas par ailleurs, car le racisme systémique n’est pas chez eux le fruit d’une démonstration, mais le postulat à partir duquel lancer les accusations. Godefridi s’y emploie, certes partiellement, sur le cas des revenus aux États-Unis, concluant qu’il « est rationnellement et objectivement impossible d’inférer de la statistique américaine un quelconque privilège blanc ». Des discriminations observables, Taguieff rappelle la multi causalité : rien n’indique qu’elles soient racistes plutôt que culturelles, comportementales ou probabilistes. Espérons qu’un sociologue sérieux s’empare prochainement de la question pour faire la lumière point par point sur le cas français.
« Ce qui fait la force de l’erreur, c’est toujours le mélange de vérité qu’elle contient », disait fort justement François Guizot. Le temps des exposés est passé, car présenter la folie woke ne suffira pas à la balayer ; il nous reste encore, et c’est le plus difficile, à comprendre ses conditions d’émergence – Taguieff y voit la marque d’un ethnocentrisme d’intellectuels afro-américains animés d’un fort ressentiment – et surtout à identifier sa part de vérité, ou disons plutôt, les apories de notre époque qu’elle révèle en voulant la renverser, pour y opposer un contre-modèle à même d’y répondre. L’on ne peut détourner le regard de cette irruption, certes perverse et scandaleuse, de la question ethnique à l’ère du métissage global, de l’agrégation identitaire en réaction à l’individualisme abstrait, de ce simili de foi contre la transparence rationaliste qui nous était promise.
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Reste donc à la droite à (re)penser avec positivité la question anthropologique pour ne pas emprunter les armes intellectuelles de la gauche – le triptyque individu/raison/universel – et trouver sa propre voie, bonne et juste, donc chrétienne, entre les promoteurs sordides de la « tenaille identitaire » et les racistes vieille école qui y trouvent l’opportunité de laisser aller leurs pulsions refoulées.

Hermann, 330 p., 25 €

Texquis, 164 p., 14,90 €





