Après avoir travaillé pour Espérance banlieues, pourquoi avoir décidé de fonder Excellence ruralités ?
Après avoir travaillé chez IBM mais en quête de sens, j’ai rejoint Espérance banlieues au début de l’expérience pour m’occuper du développement du réseau. Les travaux de Christophe Guilluy sur le déclassement de la France périphérique m’ont alors beaucoup parlé – moi qui ai grandi à côté de l’aéroport de Roissy, dans la France qu’il décrit. J’ai eu envie de me mettre au service de cette jeunesse-là et d’élaborer une école qui réponde à leurs problématiques sociales et culturelles, en transposant ce qu’on faisait à Espérance banlieues.
Cette expérience signe en creux l’échec de l’Éducation nationale dans la ruralité. Quels problèmes touchent cette France périurbaine dans le domaine de l’éducation ?
Quand nous avons démarré, je voyais les problèmes sous l’angle social. Nous nous sommes installés à La Fère (Aisne), commune de 3 000 habitants avec 50% de chômage des jeunes, 40 % de décrochage scolaire. Les problématiques sociales sont très lourdes et affectent mécaniquement le niveau scolaire. La première année, les enfants avaient suivi des chemins très difficiles, avec par exemple de la violence dans les familles. Progressivement, nous avons vu arriver des enfants dont les difficultés étaient surtout la résultante de l’école : niveau très faible, harcèlement, etc. Un père me disait qu’il avait été obligé de filmer son enfant à travers les grilles de l’école en train de se faire tabasser pour que la chose soit enfin prise en compte. Le sentiment d’être abandonné par l’école résonne particulièrement dans ces territoires parce qu’il y a déjà une grande défiance envers les institutions. Les méthodes employées ne permettent pas aux enfants de développer leurs talents et leurs savoir-être pour s’insérer ensuite en société.
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Votre méthode insiste sur l’ordre et la discipline, avec en même temps une grande proximité entre professeurs et élèves. Comment tenir cet équilibre ?
Nous pouvons bâtir cette relation privilégiée entre professeurs et élèves grâce aux petits effectifs. Le professeur est aussi un éducateur, et c’est d’autant plus important à notre époque que l’école est confrontée à des problématiques éducatives qui étaient inenvisageables il y a quarante ans : explosion de la violence juvénile, addiction aux écrans, destruction des familles. Certains disent que les parents doivent se débrouiller et que l’école n’est en charge que de l’instruction, mais ce n’est pas en phase avec la réalité de notre jeunesse. On ne reviendra pas à l’école à la papa. Plus personne ne fait autorité a priori.
En clair, les difficultés éducatives empêchent l’école de faire son boulot. Dès qu’il y a violence ou addiction aux écrans, vous ne pouvez pas leur faire apprendre en classe. La France a l’un des pires climats scolaires d’après l’OCDE. Notre société est confrontée à un affaissement de l’autorité et à des défis éducatifs sans précédent. Les parents sont aussi désemparés que les professeurs. Il faut donc que l’école et la famille se soutiennent. La famille a besoin que l’école prenne à bras-le-corps les questions éducatives plutôt que de simplement dérouler ses savoirs. Il est essentiel de renouer ce lien entre la famille et l’école pour le bien de tous.
Nul ne peut être libre s’il n’est maître de lui-même. Cette éducation à la liberté est donc fondamentale, surtout avec les addictions aux écrans qui sont un fléau pour la scolarité et le développement affectif des enfants
N’était-ce pas difficile de ramener des professeurs dans ces zones rurales ?
Ce n’est jamais simple. Premièrement, nous rémunérons mieux les professeurs que l’Éducation nationale, qui les sous-paye : à cinq ans d’expérience, un professeur chez nous gagne 400 euros de plus nets par mois. Deuxièmement, toute une génération est aujourd’hui en quête de sens. Beaucoup de jeunes sont rentrés en école de commerce parce qu’il fallait un diplôme, mais après trois ans de conseil cherchent quelque chose de plus concret. Il existe un vrai vivier d’entrepreneurs sociaux qui sont motivés pour s’engager, mais il manque un modèle économique solide. À l’heure actuelle, les professeurs qui veulent innover sont obligés de réserver ces initiatives aux familles capables de payer 300€/mois. Il nous faut donc inventer un modèle économique qui permette à tous les enfants d’accéder à ces innovations scolaires.
Vous parlez d’une approche éducative fondée sur une anthropologie classique de la civilisation européenne. Qu’entendez-vous par là ?
Il faut éduquer à la liberté. Dans son livre L’École de la confiance, Jean-Michel Blanquer écrit que toute éducation est d’abord fondée sur la liberté. On mesure la qualité de l’éducation au degré de liberté qu’elle transmet à un enfant. L’enjeu est de permettre à nos élèves d’être demain des citoyens libres et responsables. Or pour être libre, il faut d’abord être maître de ses passions. Nul ne peut être libre s’il n’est maître de lui-même. Cette éducation à la liberté est donc fondamentale, surtout avec les addictions aux écrans qui sont un fléau pour la scolarité et le développement affectif des enfants. Il y a aussi les réseaux sociaux, la pornographie, etc. Et ce sont les catégories populaires qui sont les plus touchées. Lorsque vous avez des problèmes sociaux et financiers, vous avez des urgences plus importantes à traiter que le temps que votre enfant passe sur la PlayStation. D’où l’importance d’une éducation à la liberté.

Quel bilan tirez-vous de l’expérience depuis son lancement ? Quid des résultats académiques ?
Nous avons commencé par le collège en 2017, puis nous avons ouvert une école primaire il y a deux ans. Au collège, nous obtenons de très bons résultats éducatifs avec des enfants qui prennent confiance et s’épanouissent ; avec des familles apaisées depuis que leurs enfants ne pleurent plus en allant à l’école. Au niveau académique, nous accueillons des enfants avec d’énormes lacunes, qui finissent par maîtriser les savoirs fondamentaux. Quasiment tous les élèves que nous avons présentés au brevet l’ont obtenu, alors que c’est beaucoup plus difficile pour les enfants du hors-contrat.
En primaire, notre objectif est de prévenir le décrochage et de permettre aux enfants d’accéder à l’excellence. Je suis très fier de voir nos enfants de CE1 apprendre à lire sur les mêmes manuels que les meilleurs élèves de l’ouest parisien. Il faut avoir vis-à-vis d’eux de l’exigence ; c’est une manière de les respecter. À force de dire que les pauvres qui viennent d’un milieu défavorisé ne peuvent pas lire les grands textes, on les enferme dans la difficulté.
Nous voudrions pouvoir participer aux évaluations de l’Éducation nationale en CP, CE1 et sixième, pour démontrer notre valeur ajoutée – de laquelle je suis convaincue. Je me souviens d’une petite fille dans l’école publique qui était passée en CE1 et qu’ils voulaient faire passer en CE2 alors qu’elle ne savait pas lire. C’est le problème de l’évaluation par cycle, qui évalue les résultats tous les trois ans et qui ainsi repousse les problèmes. Lorsque nous avons ouvert nos primaires, cette fille a pu redoubler son CE1 et aujourd’hui elle sait lire. Nous ne l’avons pas lâchée.
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Quels sont vos projets pour les années à venir ? Comment vous financez-vous ?
En 2017, nous nous étions donnés cinq années pour consolider notre modèle. À présent, nous nous donnons cinq ans pour ouvrir cinq écoles supplémentaires, à commencer par une nouvelle dès la rentrée prochaine en Charente. Nous voulons montrer que notre modèle est transposable et qu’il peut inspirer le système public. Cependant, avec des financements exclusivement privés, nous ne pourrons pas ouvrir plus de cinq écoles. Nos écoles sont actuellement financées sur fonds privés, par les familles (10%) et par des donateurs extérieurs (entreprises et fondations). L’enjeu est donc d’obtenir des financements publics, et notamment une évolution du système de contrat.
Le « contrat simple » permet de faire financer par l’État des professeurs qui ne viennent pas forcément des concours de l’Éducation nationale, avec certaines modalités. C’est très important pour nous, car les concours ne disent rien des compétences pour enseigner. Dans notre école, nous recrutons des professeurs diplômés mais prenons en compte d’autres aspects comme la dimension éducative. Nous voulons aussi pouvoir recruter des professeurs qui n’ont pas décidé de devenir prof à 18 ans. Et pour pouvoir les recruter, nous avons besoin d’une extension, voire d’une systématisation du contrat simple. C’est indispensable pour apporter l’innovation scolaire à ceux qui en ont le plus besoin.

Première Partie, 226 p., 17 €





