Le 3 février dernier, Gallimard jeta un brûlot dans la marre électorale, en publiant, dans sa collection Tracts : Zemmour contre l’histoire ! Mais, « que diable allait-il faire dans cette galère ? ». Trente-quatrième opus de la collection, depuis sa renaissance en 2019, le pamphlet détonne et contraste fortement avec la profondeur de vue qui y est habituellement de mise – emportant la satisfaction quand ce n’est la conviction ! Un collectif de seize historiens, improvisé pour l’occasion, se propose d’ « oppos[er][ses] savoirs, collectivement construits, avec fermeté et sérénité » aux « outrances » du, désormais, candidat à la magistrature suprême.
Ce n’est pas l’idée abstraite de départ, en tant que telle, qui est dérangeante. On peut bien évidemment se complaire que des spécialistes veuillent réaffirmer, rectifier, corriger… des faits dont ils ont connaissance et preuves. Cela appellerait, sans doute, plus ample réflexion sur le rôle de l’Histoire dans les échéances politiques et la place de l’historien dans le débat démocratique. Mais, à l’heure où les médecins sont omniprésents dans la parole publique, il serait de bien mauvais aloi de la refuser à d’autres disciplines. Encore faudrait-il que la méthode soit irréprochable et qu’il soit exact que « la recherche du vrai dans le passé force à la modestie ». C’est ici un autre sujet, car nous parlons d’un autre objet, d’un tout autre projet.
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En effet, ce qui heurte plus authentiquement, est l’intention réelle, à peine voilée, de nos censeurs. Loin de renvoyer histoire et politique dos à dos, ils en proposent plutôt une imbrication qui les satisfasse plus que celle dont ils accusent Monsieur Zemmour. Or, à la lecture, on s’aperçoit bien vite que le propos n’est pas tant « Zemmour contre l’Histoire » que « des historiens contre Zemmour ».
Il y a donc bien une visée politique – voire politicienne – dans cette soixantaine de pages. Elle perce assez vite le masque étroit d’objectivité scientifique dont les auteurs s’affublent, pour transparaître dès le titre : Zemmour contre l’histoire ! Serait-il donc contre l’histoire comme d’autres sont contre le gasoil, le nucléaire ou la finance internationale ?
Que lui reproche-t-on ? Dans un premier abord, finalement, tout simplement de faire de l’Histoire. Tout semble devenu affaire de spécialistes, Monsieur Zemmour n’est pas historien – et ne l’a d’ailleurs jamais prétendu –, la matière lui serait donc interdite. Soit, puritain l’argument serait toutefois valable s’il était généralisé. En ce cas, nous aurions plaisir à découvrir bientôt, dans la même collection, Mélenchon contre l’Histoire ou Taubira contre l’Histoire ! Et encore cela serait-il éminemment critiquable : le seul format acceptable resterait La politique contre l’Histoire, ou, plutôt, plus scientifique, L’argument historique en politique… Ouvrage qui serait bien difficile à établir sans une probité, une objectivité et une honnêteté intellectuelle inébranlables. Mais Robespierre, Jean Jaurès et le Général de Gaulle seraient fort aises d’être défendus des récupérations constantes dont ils sont les victimes !
Il suffit de quelques constats pour découvrir que nous avons à lire une déclaration politiquement correcte et non scientifiquement vertueuse.
Dans un second abord, on reprocherait plutôt à Éric Zemmour d’avoir une culture historique « datée ». En clair : de faire de l’Histoire, comme le XIXe en fit ! Comme Michelet en fit en son temps : exaltée et passionnée, au risque d’être inexacte – mais ce risque calculé était pris à dessein ! En ce sens, mériteraient d’être pourfendus tous les pourvoyeurs d’une vision historique cuisinée à cette époque – et largement amendée et démentie depuis : Les programmes scolaires contre l’histoire, Michelet contre l’histoire et, bien sûr, Stéphane Bern contre l’histoire ! Trêve de sarcasmes : nous pouvons parier que le club des seize ne poursuivra pas ses aventures dans la bibliothèque noire ! Il suffit de quelques constats pour découvrir que nous avons à lire une déclaration politiquement correcte et non scientifiquement vertueuse.
Dans un troisième abord, le fond donne à lire dix-neuf courtes contributions portant pour titre dix-neuf affirmations, réfutant – parfois de façon assez lointaine voire contradictoire – dix-neuf assertions choisies pêle-mêle dans les écrits de Monsieur Zemmour et ses allocutions. Passons d’emblée sur leur très inégale importance: ayons, ainsi, la faiblesse de penser que la fascination prêtée à l’auteur du Deuxième sexe pour la soldatesque allemande de 1940 n’a pas tout à fait la même portée que le rôle de la France dans la déportation des juifs ou que les ressorts du massacre de la Saint-Barthélemy ; si ce n’est pour des idéologues…
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Sans pouvoir entrer dans le détail de chaque réfutation, tant il y aurait lieu à débattre, trois critiques peuvent être formulées. Tout d’abord, certains extraits choisis ne relèvent pas de l’Histoire mais bien du présent. A commencer parle premier, concernant le sort de Clovis dans l’esprit du grand public contemporain. Que l’assertion vilipendée soit exacte ou non ne relève en rien d’une déformation de faits avérés du passé ! Le souci du nombre aura donc emporté la rigueur dans son lit (sa lie ?).
Ensuite, certaines affirmations ne semblent pas appeler la réfutation d’un historien, ou d’un historien seul – tout au plus son avis. Premier exemple : si donner des leçons est affaire de spécialité, la qualification de génocide, qui est exclusivement juridique, ne pourrait être maniée que par un juriste ; l’historien, établissant les faits, serait infondé à juger de son application aux massacres de Vendée en 1793-94. Second exemple : que le procès de Maurice Papon soit, ou non, un « procès politique » – Éric Zemmour dit d’ailleurs « idéologique »–n’est pas une problématique historique ; les vifs débats animant les juristes pénalistes sur le sujet devraient suffire à s’en convaincre.
Enfin, certains arguments sont particulièrement hasardeux et ne répondent pas aux standards annoncés dans l’introduction du manifeste. Passons sur l’anecdotique et sur la convergence supposée de Philippe de Villiers avec Éric Zemmour à propos du génocide vendéen, alors même que l’intéressé s’est prononcé contre l’utilisation du terme dès 1989. Plus grave, en revanche, lorsque le manifeste introductif annonce des faits établis de « façon définitive », de trouver, même affirmés avec quelques précautions, des évènements qui suscitent encore un très vif débat, telle que la répression des manifestations du 17 octobre 1961.
Les extraits sont habilement coupés pour englober des propos politiques de l’essayiste et permettre de tirer le fil de la réfutation vers un commentaire de chroniqueur.
On pourrait multiplier les exemples à l’envi et disserter sur chaque fragment. La forme du propos, elle-même, étayerait volontiers l’accusation de partialité. Les références bibliographiques en sont totalement absentes – certes le format l’excuse mais, pourtant, tout l’exercice l’appelait ! Les extraits sont habilement coupés pour englober des propos politiques de l’essayiste et permettre de tirer le fil de la réfutation vers un commentaire de chroniqueur. On trouve également un foisonnement de termes qui siéent peu au discours scientifique objectif : « culture historique à la fois limitée et datée », « récit obsessionnel », « bourdes », « contrefaçons »… Mais tout cela ne chaut que très peu aux auteurs dont le dessein n’a jamais été que politique !
Remarquons, pour finir, la phrase ciselée de l’introduction, digne d’une saillie de Monsieur Mélenchon, qui a servi à tant de publicité autour de la parution : Monsieur Zemmour « fait mentir le passé pour mieux faire haïr au présent… et ainsi inventer un futur détestable ». Elle trahit, d’entrée de jeu, que ces seize juges ne sont pas les avocats de l’Histoire mais des procureurs contre un homme et un parti. On peut amèrement regretter que, après avoir publié le très courageux Ce que le militantisme fait à la recherche de Nathalie Heinich, Gallimard ait voulu en apporter si vite la démonstration. Dès lors, il ne reste qu’à opposer aux censeurs le cri de Françoise Chandernagor et Pierre Nora – peu suspects d’accointances honteuses – : Liberté pour l’Histoire !






