Mai 2017, entre présidentielle et législatives, Laurent Jacobelli, porte-parole de Nicolas Dupont-Aignan, quitte Debout la France, dont il était aussi le secrétaire général-adjoint, et s’en va rejoindre le Front national, qui lui a offert une circonscription dans les Bouches-du-Rhône. Commentaire de Dupont-Aignan: « Ceux qui cherchent des postes montrent leur vrai visage ».
Février 2022, à moins de deux mois du premier tour de l’élection présidentielle, Nicolas Bay, membre du bureau exécutif du Rassemblement national – sa plus haute instance – et vice-président du groupe Identité et Démocratie au Parlement européen, quitte le RN et va rejoindre Reconquête ! le parti d’Éric Zemmour, dont il devient vice-président exécutif. Il y retrouve Jérôme Rivière, qui présidait la délégation française du groupe ID et a fait le même chemin avant lui, lesquels seront bientôt rejoints par l’unique sénateur du RN, Stéphane Ravier, qui avait adhéré au Front national en 1986. Commentaire de Laurent Jacobelli, devenu porte-parole du RN: « Secouer un arbre pour que les fruits pourris tombent, c’est finalement toujours une bonne chose, ça régénère la vitalité ». Apolline de Malherbe, face à qui il a tenu ces propos, n’a pas eu la présence d’esprit – ou la cruauté – de lui rappeler son proche passé, ni de lui faire valoir que le parti de Nicolas Dupont-Aignan n’avait pas franchement été revigoré par son départ ni par ceux qui n’ont cessé de suivre.
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Ceci pour dire que, lorsqu’on quitte un parti pour un autre, on est toujours considéré comme un « traître » – seule la sémantique varie d’une organisation à une autre en fonction de sa culture propre – au sein de l’organisation qu’on quitte, y compris par des gens qui devraient avoir la pudeur de laisser l’accusation être portée par d’autres. Ceci pour rappeler aussi qu’une organisation ne sort jamais renforcée de défections, ainsi que le Front national l’a éprouvé – et n’a cessé de le prendre pour excuse durant plus de dix ans – après la scission de 1998. Ceci pour signaler, enfin, que les dirigeants d’un parti qui se flatte de recruter, dans d’autres partis, des personnalités qui auraient fait le choix de la clairvoyance en le rejoignant, ne devraient pas se laisser aller, par simple cohérence, à dénoncer la « déloyauté » de ceux qui, n’y trouvant plus ce qu’ils étaient venus y chercher, le quittent pour un autre.
Pas d’enracinement local
Visant Éric Zemmour et son équipe, Jordan Bardella, le président du RN, a dénoncé des « méthodes déloyales »: « Ils appellent des élus, promettent de l’argent, des investitures aux élections législatives ». Telle serait donc l’explication au départ de Stéphane Ravier? À celui de Nicolas Bay ? À celui de Jérôme Rivière ? Évidemment pas. Tous trois ont déjà des mandats et Jérôme Rivière, chef d’entreprise, n’a pas besoin de la politique pour vivre. Alors est-ce pour cela que d’autres sont passés chez Zemmour? Certains, peut-être, mais alors ceux-là n’ont pas réalisé qu’il n’y aurait jamais que 577 circonscriptions à pourvoir. Dont une, dans le Var, qui pourrait expliquer, si on veut jouer à ce petit jeu, que Jordan Bardella, déjà député au Parlement européen, reste chez Marine Le Pen, puisque c’est celle qui lui est réservée par le maire de Fréjus, David Rachline.
Une remise en question qui devrait porter sur la quasi-totalité de l’organisation du parti, s’il n’était sans doute déjà trop tard
Le mal est bien plus profond que des ambitions personnelles insatisfaites. En témoigne cette tribune de Jean-Guillaume Remise, conseiller régional de Provence-Alpes-Côte d’Azur, publiée par Valeurs actuelles pour annoncer son départ: « Le RN a broyé pour des motifs fallacieux tellement de cadres par des procès quasi soviétiques qu’il ne regroupe désormais que des cadres et élus qui s’apparentent plus à un club de groupies hostiles à toutes les critiques, même exprimées de façon constructive. La mauvaise gestion des ressources humaines du RN explique pour une part l’émergence d’Éric Zemmour et de son parti dans le jeu politique. Les dirigeants du RN ne peuvent pas faire l’économie de se remettre en question ». Une remise en question qui devrait porter sur la quasi-totalité de l’organisation du parti, s’il n’était sans doute déjà trop tard et si les dysfonctionnements n’étaient maintenant jugés comme consubstantiels à celui-ci, tant ils persistent, voire se sont aggravés, durant la décennie écoulée, celle qui a vu Marine Le Pen présider aux destinées du Front national, transformé en Rassemblement national, pour que rien ne change, si ce n’est en pire
On ne parle pas, ici, de la stratégie qui a conduit à la très nette amélioration de l’image de Marine Le Pen, au point que les scores jamais atteints qui lui sont attribués dans les sondages de second tour la posent en challenger crédible de l’actuel chef de l’État, mais bien du mode de fonctionnement du parti comparé aux attentes de ses militants et cadres, et aux impératifs de l’action politique. Comment se fait-il que le recueil des parrainages n’ait pas été une formalité vite expédiée pour une candidate à l’élection présidentielle se présentant pour la troisième fois, ayant recueilli plus de 10 millions de voix cinq ans plus tôt, si ce n’est que l’enracinement local, présenté tant de fois comme une priorité, n’a jamais été effectué ? Comment se fait-il qu’il ait fallu interrompre la campagne devant l’urgence de trouver les signatures manquantes, alors que ces parrainages sont le seul sésame pour participer à la « mère des batailles », si ce n’est que la professionnalisation de l’appareil, elle non plus, n’a pas été menée ? La candidature d’Éric Zemmour ne peut être tenue pour une excuse : elle n’est pas connue depuis janvier…
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Parti Potemkine
Si Marine Le Pen a buté sur ce qui n’aurait dû être qu’une formalité pour une formation qui a tout de même un demi-siècle d’existence, c’est justement, en grande partie, parce que le RN, comme le FN, a persisté dans la conviction qu’il n’est qu’un scrutin qui vaille : celui qui mène à l’Élysée, négligeant totalement de s’implanter partout pour être, dans toutes les villes et tous les villages, comme un poisson dans l’eau. Un comble pour un parti supposé être celui du « pays réel » et qui est en fait celui d’un seul, son chef, et de ceux qu’il a adoubés – avec les engouements et revirements successifs que l’on est prié d’entériner. N’y sont plus acceptés (ou tolérés?) que ceux qui récitent les mêmes éléments de langage, sans acceptation d’une diversité interne, ce qui élimine d’emblée le recrutement d’éléments un peu brillants, tandis que ceux qui étaient déjà là n’ont plus le choix que de partir. Hier ils se retiraient sur la pointe des pieds, Éric Zemmour leur offre la possibilité de persister dans l’action politique.
À tout cela s’est ajouté la certitude, depuis les élections régionales de l’an dernier, que Marine Le Pen ne peut pas gagner. Si Thierry Mariani n’a pas emporté la Paca, si cet ancien ministre de Nicolas Sarkozy n’est pas parvenu à s’imposer dans cette terre de droite, comment pourrait-elle emporter la France ? Peu importe qu’ils aient raison ou pas: dès lors qu’ils sont certains qu’elle ne gagnera jamais, ils n’ont plus d’autre raison de rester que celle de se faire réélire aussi longtemps que le RN leur permettra de décrocher des mandats, soit l’exact inverse de ce que l’on reproche aux élus qui viennent de partir vers le parti zemmourien, qui ne donne aucune assurance de futures réussites électorales.
La question est : si Marine Le Pen n’accède pas à l’Élysée, combien de temps ce qui reste du FN/RN va-t-il encore faire illusion?
La réalité du RN, c’est qu’il est devenu un parti Potemkine. La vraie question n’est pas de savoir pourquoi certains de ses élus et cadres sont partis rejoindre Éric Zemmour: ils y ont trouvé à la fois l’espérance et un combat conforme à leurs convictions de droite ! La question est: si Marine Le Pen n’accède pas à l’Élysée, combien de temps ce qui reste du FN/RN va-t-il encore faire illusion? Si sa progression se poursuit au même rythme, mi-mars, Reconquête ! aura dix fois plus d’adhérents que le RN. Dix fois… Avec quantité d’adhérents jeunes et avec des troupes entières de diplômés, et pas du brevet des collèges. Pourquoi Bay, Rivière, Ravier et les autres ont quitté le RN? Pour prendre le pouvoir. Enfin.





