Elle aura beaucoup hésité. Pas aidée, agacée même souvent, par l’insistance, doublée de maladresse, avec laquelle les conseilleurs qui ne sont pas les payeurs la pressaient d’apporter son soutien à Éric Zemmour. La décision qu’elle prendrait, lourde de conséquences, devait être de son seul ressort. En son âme et conscience, elle a tranché : c’est oui. Un triple oui même. Oui elle revient dans le combat politique. Oui elle apporte son soutien à la candidature d’Éric Zemmour à la présidence de la République. Oui elle s’engage durablement à ses côtés.
Trois oui qu’on pourrait résumer par un quatrième, même si elle ne veut pas, et elle a raison, que sa décision soit résumée à ce seul aspect, mais c’est évidemment le plus médiatique : oui, Marion Maréchal, ex-Maréchal-Le Pen, va œuvrer pour que sa tante, Marine Le Pen, ne se qualifie pas pour le second tour de l’élection présidentielle. Pour que ce soit Éric Zemmour qui y affronte, dans l’état actuel des forces en présence, le président sortant Emmanuel Macron. Pour que, si Éric Zemmour ne l’emportait pas, ils soient tous deux en situation de recomposer, autour d’eux et sur les valeurs et thématiques qu’ils auront portées durant la campagne, la droite française. Et Marine ? Requiescat in pace.
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« Faites la droite, pas la guerre », avions nous ordonné à Marion Maréchal et à Éric Zemmour à la Une de notre n° 24 d’octobre 2019. Nous ne nous doutions pas encore – ou du moins, si des éléments accréditaient que cette hypothèse lui traversait l’esprit, nous ne voulions pas y croire – que ce dernier se déclarerait candidat à la présidence de la République. À l’issue de la Convention de la droite, dont nous avions été les organisateurs et qu’il avait marquée de son empreinte par un discours pour le moins virulent, éclipsant celui de Marion Maréchal –, nous les avions réunis pour débattre. De la France, de la droite, de l’avenir de l’une et de l’autre, qui pour eux comme pour nous sont liés. Du populisme et du progressisme aussi.
Leur accord sur à peu près tous les sujets était évident. Les formulations étaient parfois différentes, bien sûr – question de génération –, mais leur vision du monde était extrêmement proche comme en témoignent les huit pages que nous avions publiées. Preuve qu’Éric Zemmour n’avait pas alors pris la décision de se présenter, il y tenait ces propos, qui avaient fait rire celle qui le connaît par cœur et sait que telle est sa nature : « Je suis désespéré. Je crois qu’il faut se battre tout de même. Mais je refuse de donner de l’espérance alors que n’en ai pas. Je demande qu’on me prouve que l’on peut encore en avoir. » Rétrospectivement, quel étonnant aveu, qu’il ne tempérait même pas par la phrase de Charles Maurras (« Tout désespoir en politique est une sottise absolue »), qui n’appartient pas aux références de celui qui est bien plus barrésien que maurrassien.
Marion Maréchal arrive dans une équipe de campagne et militante qui lui est acquise, ne serait-ce que sur le plan de la prise de conscience politique.
Il est un autre moment de cette conversation complice que nous avions oublié. Nous l’avions pourtant publié. À l’heure de leur union politique, il prend une autre dimension. Nous nous sommes aperçus que Marion Maréchal, ce jour-là, a expliqué à Éric Zemmour, qui en a été perturbé, quelle stratégie de conquête du pouvoir il fallait suivre. Et que c’est justement celle qu’il a adoptée !
Pour se replacer dans le contexte de l’époque (septembre 2019), rappelons que, même si les Français disaient ne pas vouloir du match retour, il paraissait acquis que le second tour de la présidentielle de 2022 opposerait, une nouvelle fois, Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Le chef de l’État était donné entre 27 et 30 % dans les intentions de vote qui commençaient à être mesurées, la présidente du Rassemblement national était dans les mêmes eaux. Le candidat de LR était mesuré entre 5 et 10 %, parfois devancé par Nicolas Dupont-Aignan.
Que disait Marion Maréchal face à un Éric Zemmour dubitatif? Qu’il fallait prendre exemple, à la fois, sur la campagne Sarkozy de 2007 lors de laquelle le futur chef de l’État avait « réussi à rassembler les électorats de droite » par « un discours identitaire accompagné de la valeur travail et de la défense de la liberté d’entreprendre », et sur la Ligue, en Italie, qui était parvenue « à rallier tout le tissu des PME industrielles riches en alliant discours identitaire et discours économique capable de parler à la classe possédante ».
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Sans le filtre de la transcription, qui lisse les propos, atténue les divergences, la relecture du verbatim de leurs échanges, que nous avons conservé, est encore plus marquante. C’est un véritable cours de stratégie politique que Marion Maréchal dispense ce jour-là à Éric Zemmour. Il n’est pas son élève, elle n’est pas son professeur, certes, mais elle déroule, expose, cherche à convaincre un interlocuteur récalcitrant qu’il faut en finir avec l’exacerbation des antagonismes du type villes c/campagnes, métropoles c/ périphérie, possédants c/exclus: ils ne conduisent qu’à pousser les premiers dans les bras de Macron alors même qu’ils ne sont pas fermés à un discours identitaire. Pour que ce dernier leur soit audible, explique-t-elle en substance, il faut qu’il soit allié à un discours économique qui parle aux classes moyennes. Et en arriver, comme l’avait fait la Ligue en Italie, à « remplacer la droite ». Éric Zemmour, de son côté, croit encore que le clivage droite/gauche est dépassé. Que la dialectique populiste l’a remplacé. Que le discours identitaire est seul opérant. Quand Marion Maréchal lui signifie que Nicolas Sarkozy a gagné en rassemblant son camp sur des valeurs de droite et en dépassant le clivage riches c/ pauvres (apportant aux seconds la défiscalisation des heures supplémentaires, le fameux « travailler plus pour gagner plus »), Éric Zemmour reste arcbouté sur ses positions. Lui qui a pour habitude, lorsqu’il entend contredire ou corriger son vis-à-vis, de commencer sa phrase par « vous avez tout à fait raison », y va frontalement: « Je pense que c’est faux. […] Les ouvriers étaient sensibles à son discours identitaire, ils n’étaient pas sensibles à son discours social. » Il faudra que la directrice de l’Issep lui fasse valoir que « tous les gouvernements identitaires ou de droite aujourd’hui sont libéraux économiquement » pour qu’il concède, navré, que la remarque est juste.
Nous nous sommes aperçus que Marion Maréchal, ce jour-là, a expliqué à Éric Zemmour, qui en a été perturbé, quelle stratégie de conquête du pouvoir il fallait suivre. Et que c’est justement celle qu’il a adoptée !
Deux ans plus tard, après une pré-campagne marquée par la seule question identitaire, Éric Zemmour a montré que, depuis sa mue présidentielle, il avait compris et intégré le discours que lui avait tenu Marion Maréchal. Il est même parvenu à construire un discours cohérent mariant son penchant assez peu libéral pour les structures « directement rattachées à l’Élysée » et les aspirations des entrepreneurs– même si son intervention devant le Medef aurait mérité d’être plus travaillée, laissant nombre de chefs d’entreprise sur leur faim.
Voilà donc Marion Maréchal et Éric Zemmour désormais unis devant le peuple français. Unis pour le meilleur, mais aussi pour le pire. Que le candidat Éric Zemmour soit relégué dans les profondeurs du classement par une bévue ou un de ces éléments exogènes qui font la saveur des campagnes électorales, et Marion Maréchal, dommage collatéral volontaire, aura du mal à s’en remettre. Éric Zemmour aussi mais est-ce bien le sujet? S’il se qualifie pour le second tour, en revanche, tous les espoirs sont promis. Entre les deux, tout dépendra de l’ordre d’arrivée et des scores. Marion Maréchal arrive dans une équipe de campagne et militante qui lui est acquise, ne serait-ce que sur le plan de la prise de conscience politique. Les militants du « Z », pour l’essentiel, c’est la « génération Marion ». Quant aux cadres qui sont arrivés avant elle, qui peut croire que ceux qui viennent du RN – les principaux – ne se sont pas « échappés », pour parler comme on le fait dans le tour de France, pour être pré-positionnés de telle sorte qu’ils soient en mesure d’emmener leur leader jusqu’au sommet? Ils savaient qu’elle viendrait, ils sont partis devant. Quand un Guillaume Peltier a pris quelques longueurs d’avance, il est urgent de ne pas se faire distancer.
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Maintenant, il s’agit de passer la démultipliée et de viser juste. Il ne s’agit pas de blesser l’adversaire, mais de le tuer. De buter LR, de buter le RN. Donc, en campagne présidentielle, d’éliminer Valérie Pécresse comme Marine Le Pen, pour laisser le champ libre à Reconquête ! en absorbant une part suffisante de leurs électorats pour que ni l’une ni l’autre ne franchisse le premier tour, ou, plus précisément, d’opérer un transfert d’une part suffisante de l’électorat de Valérie Pécresse sur Éric Zemmour pour qu’il s’installe durablement devant Marine Le Pen. Si négociations il doit y avoir, il faut pouvoir les mener en position de force. En mode poutinien. Reddition ou élimination. Car l’« union des droites » est d’abord une lutte à mort entre ceux qui veulent la réaliser et ceux qui n’en veulent pas, n’en ont jamais voulu et ont toujours tout fait pour qu’elle n’advienne pas.
L’arrivée de Marion Maréchal au côté d’Éric Zemmour donne aussi – surtout – tout son sens à l’entreprise initiée par l’ancien journaliste. Désormais, il y a un « Day After ». Un « Jour d’après ». Désormais, il y a l’assurance qu’il y aura un après-présidentielle. Pas seulement pour faire de la figuration aux législatives mais encore après. « Il y a quelqu’un qui est venu et qui a allumé la lumière », nous confie un proche du « Z ». Alors que la lumière soit.





