Eric Kaufmann est né à Hong-Kong, d’une mère mi-chinoise mi-costaricaine et d’un père canadien, il a vécu au Japon sept ans puis au Canada vingt ans avant d’épouser une Canadienne de parents anglais et de fonder une famille au Royaume-Uni. Faut-il s’étonner que ses recherches portent sur l’identité, les migrations, le nationalisme?
Quand on l’interroge sur ses appartenances: « Pour certains, ma mère n’est pas juive donc je ne suis pas juif. Pour d’autres, le fait que mon père soit juif me relie à ce groupe. Je pense qu’on me considère blanc. D’aucuns diront qu’est blanc celui dont les quatre grands-parents le sont. Il n’y a pas de définition officielle. Dans les recensements anglo-saxons, c’est déclaratif. Parmi les hispano-américains, 60 % cochent la case “blanc” plutôt que “métisse”; les métisses blanc/asiatiques ont tendance à cocher “blanc”; les métisses blanc/noir plutôt la case “noir” ».
Son livre White Shift, succès dans l’anglosphère, vient de paraître en français (La Révolution démographique. Populismes, migrations et identités, JC Lattès). Il analyse le déclin de la majorité blanche en Occident et la surdité des élites face aux inquiétudes que suscitent ces mutations: « Parler de l’avenir d’un groupe ethnique met aujourd’hui mal à l’aise, un peu comme parler de sexualité dans l’Angleterre victorienne ». L’essai, riche en données chiffrées et rappels historiques, permet de prendre de la hauteur sur les questions qui fâchent. On y suit la progression de l’idéologie multiculturaliste, son tour moraliste et sa détermination à changer les esprits et les lois pour imposer la diversité.
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La revendication d’une identité nationale ne fut pas toujours assimilée au racisme. Kaufmann cite la phrase célèbre du président américain Woodrow Wilson: « Celui qui porte un nom étranger, c’est comme s’il portait sur lui un poignard avec lequel lacérer le cœur de notre République à la première occasion » (1919, discours de Pueblo en faveur de l’adhésion des États-Unis à la Société des Nations). Et de Gaulle en 1959: « C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. […] à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon, la France ne serait plus la France ». La fenêtre d’Overton était panoramique.
Kaufmann défend une vision de l’avenir qui se situe entre grand remplacement (le basculement ethnique conduit à la défaite civilisationnelle) et créolisation (le mélange des populations permet l’émergence d’une civilisation mixte). Il note que d’ici 2050, l’Amérique du Nord et la Nouvelle-Zélande seront peuplées d’une « majorité de minorités », l’Europe de l’Ouest et l’Australie suivant de près ce mouvement. Sa thèse se fonde sur l’observation des enfants de couples mixtes qui tendent à se marier en dehors de leur communauté d’origine et adoptent mœurs, culture et mythes fondateurs du pays. Selon lui, la croissance exponentielle des mariages mixtes permettra d’absorber les populations étrangères et de préserver la civilisation occidentale. Kaufmann croit en l’émergence d’un nationalisme civique plutôt qu’ethnique. Il reconnaît toutefois qu’une telle issue suppose un contrôle des flux migratoires et une valorisation de l’histoire nationale. Au rythme où vont repentance et haine de soi, on ne peut s’empêcher de penser que le pari n’est pas encore gagné.
Kaufmann défend une vision de l’avenir qui se situe entre grand remplacement et créolisation
Ethnicité et nationalisme, politiques et mutations démographiques: ses sujets de recherche et ses cours de sciences politiques à l’université Birkbeck de Londres ne plaisent pas aux wokes. Ce métisse d’origine juive est accusé de racisme et de suprématisme blanc par le « Réseau étudiant antiraciste » de Birkbeck qui pétitionne activement pour obtenir son licenciement. Circonstance aggravante, Kaufmann est un ardent défenseur de la liberté académique. Son rapport de 120 pages sur le sujet a inspiré la loi conçue par le gouvernement britannique (Higher Education (Freedom of Speech) Bill) qui garantit la liberté d’expression à l’université.
« Des étudiants, soutenus par certains de mes collègues radicaux, se plaignent auprès de la di- rection de mon université, cela déclenche des en- quêtes, des auditions. Évidemment ça n’est pas plaisant. Je vous avoue que si j’étais américain ou canadien, je serais plus inquiet. En Angleterre, la loi nous protège, et le Syndicat de la Liberté d’Expression (Free Speech Union) nous défend ».
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Kaufmann contribue à plusieurs think-tanks des deux côtés de l’Atlantique : le Center for the Study of Partisanship and Ideology (Californie), le Manhattan Institute (New York) et Policy Exchange (Londres) et collabore occasionnellement à des enquêtes d’opinion au Canada. « Le Canada est-il le pire endroit pour la liberté d’expression ? », lui demandai-je, pensant forcer le trait. « Oui, répond-il sans hésiter. Le gouvernement, les systèmes politique et législatif se sont alignés sur le wokisme qui pénètre l’ensemble des institutions. » De son identité nationale, Kaufmann a conservé une pratique assidue du hockey sur glace, et s’en tient là.
« Le principal antagonisme politique en Occident opposera deux visions du monde: ceux qui croient dans la liberté d’expression et de conscience, l’égalité devant la justice, la méthode scientifique et ceux qui privilégient la protection des minorités et l’égalité de résultat (plutôt que d’opportunités) et qui sont prêts à restreindre la liberté d’expression au service de ces objectifs. Ils déboulonnent des statues, renomment rues et bâtiments. Cette guerre culturelle dominera les années à venir. » Et Kaufmann sera au front.





