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Le Puy du faux : quatre faux cavaliers de l’Apocalypse

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Publié le

30 mai 2022

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Le Puy du faux est l’œuvre de quatre historiens partis jouer les apprentis sociologues au parc d’attraction vendéen. Bien que non dénué de certains points d’intérêt, ce travail n’en demeure pas moins inutile et porteur d’une vision assez inquiétante de l’histoire et de la profession d’historien.
Puy du fou

Encore des censeurs ! Après Zemmour contre l’histoire – critiqué précédemment dans ces colonnes – voici, de nouveau, un collectif d’historiens redresseurs de torts. Que l’on se rassure toutefois, l’espèce n’est pas encore en train de pulluler : trois des quatre auteurs étaient déjà signataires du brûlot contre le candidat déçu à la présidentielle. Nous avons donc affaire aux étoiles montantes de la recherche militante !

Ces gens-là, qui sont censés montrer l’exemple à leurs élèves et étudiants, c’est-à-dire leur donner à voir et à aimer les disciplines qu’ils leur enseignent – car il n’est pas d’autre enseignement qui vaille – leur apprennent, au contraire, à revoir et à haïr. Pourtant la profession d’historien n’a pas à être dévoyée comme ils le font, pour être mise au service d’une vision partiale – car politique – de l’histoire.

Les historiens et les sociologues devraient avoir en partage le souci des faits et de l’objectivité. Or, aujourd’hui, bon nombre des seconds a glissé sur la pente du militantisme et d’une distorsion du réel au service d’une visée politique. Des livres comme celui-ci consacrent le même forlignage de la part de certains des premiers. La philosophie des auteurs tient en une phrase explicite et aberrante de la conclusion : « Il n’y a pas de bonne ni de mauvaise histoire militante en soi. Toutes les recherches historiques sont engagées, et l’idée selon laquelle les historiennes et historiens devraient être « objectifs » est un non-sens » (p.155). Ce sont les mêmes qui voulaient asséner à M. Zemmour des faits historiques scientifiquement et irréfutablement établis… Le biais idéologique est assumé et revendiqué, l’interférence est évidente à tenter de faire passer pour œuvre d’historiens un pamphlet rédigé par des militants, ès qualité. Les titres dont ils se parent ne sont pas un argument mais un paravent.

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L’essentiel des développements paraît pourtant bien étranger à un ouvrage d’historiens. Le prérequis est aussi ouvertement exprimé que l’état d’esprit général : le Puy du Fou serait, en effet, « laboratoire en même temps que chambre de résonance de ces idées venues de la droite traditionaliste » (p. 108). Dès lors, cela autorise à toutes les corrections – dans le sens de celles que l’on appliquerait à un enfant turbulent. Mais, est-ce un travail d’historiens que de consacrer un entier chapitre au genre – allant jusqu’à la traque des « pépites sexistes » (p. 89 sqq.) – où l’on voit les auteurs « agréablement surpris par la place donnée aux femmes dans les spectacles (…) parce que (ils) craigni(aient) le pire » (p. 79) ? Est-ce, encore, un travail d’historiens que d’éplucher les menus des restaurants pour y débusquer des stéréotypes de genre – les plats légers auraient des désignations féminines et les viandes masculines – et de classe – les références sont aristocratiques ? On comprendra, pourtant, que La salade de la reine Mathilde soit plus vendeuse que la « potée de la gueuse », le « rôti de la vilaine » ou la « salade du maraud »… Est-ce, enfin, un travail d’historiens que d’ajouter à ce florilège un fort mépris pour la culture populaire et le ruralisme (pp. 29, 32, 60, 66, 122…), une chasse tout à fait anachronique aux discriminations religieuses – l’absence « de diversité religieuse dans les spectacles » (p. 139) trouverait pour remède un spectacle retraçant le parcours du premier voyageur russe en Inde, converti à l’islam et troublé dans son identité (p. 175), sans doute comme les auteurs – aux propos politiquement incorrects – par exemple, l’usage du terme, « France du Levant » recèle une « charge islamophobe et colonialiste » (p. 143) – ainsi qu’aux valeurs  traditionnelles – serait donc honteuse cette « obsession du mariage » (p. 87), « valeur traditionnelle que l’on pouvait s’attendre à voir célébrée au Puy » (p. 88) ?

À première vue, finalement, le principal défaut de l’ouvrage serait d’être inutile

Se reposant sur cette déformation du rôle de l’historien et forts de ces analyses, les auteurs véhiculent une vision de l’histoire politisée à l’extrême. Nous voilà de retour dans une lecture manichéenne du type de celle élaborée par l’historiographie ancienne de la Révolution de 1789 et dont on pensait s’être largement extirpé… Ce que ces moralistes exècrent dans le présent, ils nous interdisent de le vanter dans le passé : leurs haines militantes d’aujourd’hui se transposent dans l’image viciée d’hier qu’ils aimeraient voir triompher. Ainsi reproche-t-on, tour à tour, à la narration de faire « l’apologie du christianisme » (p. 129) – on voit mal comment l’histoire de France pourrait servir à l’apologie du bouddhisme, mais passons – de rechercher une « permanence fantasmée » (p. 63) de la « France éternelle », de promouvoir de « vieilles images poussiéreuses et paresseuses » (p. 151), de « baigne(r) dans une idéologie aristocratique diffuse » (p. 101) – avec le tort de « rendre Louis XIV sympathique » (p. 103) et d’être « antirépublicaine » (p. 107).

Que le Puy du Fou véhicule un certain nombre de stéréotypes est un fait, assumé d’ailleurs, qui n’est pas nécessairement problématique en lui-même. Le principe même d’un parc d’attraction est de développer une cohérence perceptible et compréhensible par tous. Pour cela, il est évident que les représentations les plus communément admises sont exploitées – même quand elles relèvent de « l’image d’Épinal ». Il est faux d’affirmer que le public va chercher une leçon d’histoire au Puy du Fou ; il ne le fait pas plus que devant certains films (Les Visiteurs par exemple) ou certaines séries (La petite histoire de France notamment) ou en lisant certains romans (dont plusieurs ont fait grand tort à l’histoire). Le public vient chercher une émotion spectaculaire et l’œuvre aura été utile si elle donne à quiconque l’envie frénétique de s’intéresser à l’histoire – quitte à en découvrir un visage plus nuancé. N’en déplaise aux auteurs pour qui « le plus problématique, dans le roman national, ce n’est pas qu’il soit national : c’est qu’il s’agisse d’un roman, autrement dit d’une fiction » (p.36). On en viendrait presque à se demander s’il n’y aurait pas une pointe de jalousie à ne pas susciter un même intérêt dans leur destruction que le Puy du Fou dans son édification.

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Certes, on concédera que les auteurs se sont déplacés et se sont documentés – un peu trop peut-être quand il s’agit d’éplucher les avis sur Tripadvisor – ; qu’ils font également l’effort de parer la critique en suggérant des scenarii de spectacles historiques – dont un au moins ne déparerait pas au Puy du Fou quand certains siéraient plutôt à la fête du collège. Certes aussi, force est de leur reconnaître d’avoir relevé des erreurs et anachronismes qui auraient pu, et dû, être évités – sans rien sacrifier par ailleurs.

À première vue, finalement, le principal défaut de l’ouvrage serait d’être inutile. Pourtant, à bien le lire comme il veut être lu, il présente un travers plus pernicieux. Peut-être est-il, parmi d’autres, un signe avant-coureur de ce glissement de certains historiens vers une recherche qui serait, en réalité, une sociologie critique et politique de l’histoire. Assumer les partis pris comme méthode de travail le laisse accroire. Contre cela, heureusement, le fleuron vendéen n’est pas « le conservatoire d’un monde à l’agonie » (p.29) et mérite les nombreux hommages qui lui sont rendus. Gageons, même, que ce genre de critique puisse le renforcer car « le censeur crie ce qu’il proscrit » (Albert Camus).

Le Puy du Faux. Enquête sur un parc qui déforme l’histoire de Pauline Ducret, Florian Besson, Guillaume Lancereau et Mathilde Larrère
Les Arènes, 171 p., 18 €

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