Au XVIe siècle, l’Europe ressemble à une rave party géante. On raconte qu’un autre continent existe au-delà de l’Atlantique, que des Espagnols sont partis voir s’ils y étaient ; les médecins se mettent à découper les cadavres pour piger comment c’est foutu dedans, et Luther et Calvin débloquent à plein régime à longueur de pages et de prêches. Le petit André Wouters naît en 1542 en Hollande, dans une famille parvenant peu ou prou à le préserver du haut taux de connerie ambiant. André intègre même le séminaire et est ordonné prêtre dans la petite bourgade de Gorkum. Problème : dans sa paroisse, contrairement à son monastère, il y a des femmes. De jolies hollandaises, sur les cheveux desquelles la mantille ne gâche rien. André se sent pris entre ses vœux de célibat et les mirettes accortes de ses blondes paroissiennes. Puisque le monde entier se contorsionne en expériences intellectuelles que l’on nommera plus tard la Renaissance, André cède à l’Esprit du Temps (celui en rouge sur l’épaule gauche) plutôt qu’à l’Esprit Saint (celui en blanc sur l’épaule droite).
Une demoiselle accepte les avances du jeune prêtre, puis une autre, puis encore quelques-unes, tant et si bien que des enfants naîtront de ces improbables unions. Dans les maisons bourgeoises comme dans les tavernes, on commente le charme de Père André, on jase, on ragote, mi amusé, mi-figue mi-raisin.
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Si la volonté du Père André ploie devant la chair, elle demeure indomptable face à l’hypocrisie. Aussi, il ne niera pas sa légèreté devant l’évêque lorsque celui-ci l’interrogera sur la rumeur persistante. Tel un bon RH de la fonction publique territoriale, Sa Seigneurerie suggère à Père André de « prendre du repos » de son ministère, pour « se recentrer » et « réfléchir sur sa vie ». En bref, la liste des mots polis pour lui dire de filer dans sa chambre et la fermer. On ne peut pas virer un prêtre, le sacrement d’ordination ne part pas au Vanish Détache +, ça serait trop facile.
Le 26 juin 1572, André a 40 ans. Il « médite » déjà depuis une bonne année lorsque l’on tambourine à sa porte : les Gueux des Mers ont pris la ville ! Ces pirates de choc ont juré fidélité aux calvinistes lors de leur synode de 1571 (ce qui, entre nous, est un mot bien compliqué pour désigner une convention de rageux). À présent, les Gueux des Mers conquièrent Gorkum au nom de Guillaume Ier d’Orange-Nassau, et ne font pas dans la dentelle. Tout ce qui ressemble à un membre du clergé catholique part à Brielle pour y être interrogé.
André comprend qu’il vient de serrer sa dernière petite hollandaise. C’est maintenant que tout se joue, ça n’est plus le moment de déconner, remets ta robe Anneke, faut que j’aille soutenir les copains. Père André se pointe sans bonjour ni merde devant la colonne de prêtres au départ de Gorkum, fers aux mains, encerclés de pirates. Il signale poliment aux parpaillots que leur liste VIP est incomplète, et que lui-même sera du voyage.
« Fornicateur oui, hérétique, jamais ! » il fut alors pendu comme ses confrères au-dessus d’un charnier, le 6 juillet 1542
À Brielle commence l’interrogatoire. Le lecteur sera invité par décence à faire fonctionner son imagination pour la cruauté des tortures infligées (brûlure indienne, marche pieds nus sur des petits Legos, best of des discours de Bruno Le Maire…).
Les dix-huit prêtres catholiques sont rejoints par un dix-neuvième, un frère dominicain dépêché de Cologne pour leur administrer les derniers sacrements. Hélas, le jeune dominicain oubliait qu’il avait affaire à des calvinistes, au sens de l’humour comparable à celui d’un jambon-beurre de cantoche. Les martyrs sont poussés durant des jours à abjurer. Selon les dires de leurs bourreaux, la Sainte Hostie ne serait qu’un bout de pain, et le Pape un vioque bon à foutre chez Orpéa. Mais les dix-neuf ne lâchent rien, leur recommandent de consulter des professionnels et de lire des bouquins en latin quand ils seront sevrés de leurs psychotropes. Peine perdue.
Tels des démons, ils s’acharnent sur André, lui rappelant ses manquements passés afin de briser son âme autant que son corps. André leur rétorquera : « Fornicateur oui, hérétique, jamais ! » Il fut alors pendu comme ses confrères au-dessus d’un charnier, le 6 juillet 1542.
Selon Pie IX qui le béatifia, son âme est montée aux Cieux. Car les protestants font fausse route : le puritanisme n’est pas la voie du catholique, qui préfère la pureté de l’âme. Le péché de chair ne met pas à zéro le compteur de points-Jésus,et le sang du martyr ou la sueur des belles œuvres rachète de loin les errements passés. Lorsque l’Ennemi s’acharne à nous ressasser nos pires travers, à 3 heures du matin quand on veut pioncer, on passe un petit mot à Saint André Wouters : la Foi d’abord, et promis, on fera encore mieux la prochaine fois.





