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Colombie : l’extrême gauche aux portes du pouvoir ?

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Publié le

2 juin 2022

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En Colombie, l’ex-guérillero et candidat de gauche Gustavo Petro est arrivé en tête du premier tour de l’élection présidentielle avec 40% des voix. La droite, au pouvoir depuis une vingtaine d’années, est balayée. Très au fait de la vie politique nationale, la Colombienne Magdalena Castro analyse les résultats pour L’Incorrect. Entretien.
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Depuis le début des années 2000, c’est la droite traditionnelle qui gouvernait le pays. Quel regard portez-vous sur son bilan ?

La Colombie est un pays en guerre depuis plus de soixante ans, avec quelques intermittences. Avec l’arrivée d’un président de droite au début des années 2000, Álvaro Uribe, tout a changé. Il a décidé d’affronter vraiment les FARC, ce groupe de la guérilla marxiste. Avant il y avait eu des tentatives mais avec lui, la Colombie a vraiment riposté. Grâce à son action, il a été réélu et la guérilla a été pratiquement défaite. Il a été président pendant deux mandats, c’est-à-dire huit ans, qui ont permis aux Colombiens de redevenir fiers de leur pays. Avant, on ne montrait même pas nos passeports : on avait peur, on avait honte d’être le pays de la drogue. Lui nous a redonné cette fierté nationale.

Son ministre de la Défense, Juan Manuel Santos, lui a succédé. C’est un homme qui appartient à l’oligarchie de Bogota, la capitale de la Colombie. Il se réclamait aussi de la droite mais il était assez changeant et plutôt intéressé par sa gloire personnelle. Il voulait le prix Nobel de la paix, il l’a eu, et après il est devenu ambassadeur à Londres. C’est quelqu’un sans idée, et il a complètement changé de politique par rapport à Álvaro Uribe. Il a voulu pacifier à tout prix en signant des accords de paix. Cet accord n’a aucune légalité parce qu’à travers un référendum, les Colombiens ont voté non à la paix telle qu’elle était proposée par le traité, car elle permettait une totale impunité des crimes des FARC. Cet accord de paix a été signé en 2016 et on en voit les conséquences : los guerrilleros n’ont pas rendu les armes et ont continué le trafic de drogue, sans jamais dédommager les victimes. Les corps de nombreux militaires n’ont pas été rendus à leur famille. La justice n’a pas été faite, et c’est pourquoi la vie politique nationale est très polarisée.

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Iván Duque a été élu il y quatre ans pour faire face au danger de l’extrême gauche de Gustavo Petro, qui était déjà là. Ivan Duque est un homme droit et honnête, qui ne participe pas à la corruption, mais ce n’est pas un homme d’État. Le poste était trop grand pour lui, il ne connaît pas les jeux politiciens qu’il faut maîtriser pour gouverner. D’où l’échec de la droite.

Au premier tour de la présidentielle, le candidat de gauche Gustavo Petro est arrivé en tête. Comment avez-vous accueilli les résultats ?

On a respiré parce que les sondages se sont trompés ! On pensait que Gustavo Petro pourrait être élu dès le premier tour avec plus de 50% des voix. C’est la raison pour laquelle, je crois, qu’il y a eu un fort taux de participation à 54%, ce qui est important en Colombie : les gens ont voulu faire face à Petro. Ce sera son score maximum ; il n’aura pas une voix de plus au second tour. Toutes les autres vont se rassembler derrière Rodolfo Hernandez. Moi j’ai voté pour Federico Gutiérrez, le candidat de la droite traditionnelle, même si je ne l’aimais pas complètement. Je trouvais juste qu’il avait un programme plus ou moins complet, c’était le moins pire.

Comment expliquer un tel succès pour la gauche ?

Depuis bientôt quinze ans, la gauche ne fait qu’augmenter. La Colombie est en réalité un pays très polarisé. Après le traité de paix, les ex-guérilleros FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) sont devenus un parti politique institutionnalisé, et ont même quatre sièges au Congrès. Ils ont un soutien international : le parti communiste français les aide énormément, les Espagnols aussi avec Pedro Sanchez (président du gouvernement espagnol), mais aussi José Luis Rodríguez Zapatero (ancien président du gouvernement espagnol) qui voyage souvent en Colombie et au Venezuela pour donner son soutien. La gauche colombienne a aussi beaucoup de mairies, d’élus locaux et quelques représentants à l’Assemblée nationale colombienne (Camara de Representantes) et au Sénat. La justice colombienne est depuis quarante ans infiltrée par la gauche, stratégie pensée de la guérilla. Et pour cause, c’est un pouvoir énorme : si une loi passe au Congrès, ce sont les juges qui sont capables de la stopper.

La Colombie a un potentiel de richesse énorme mais la majorité de la population vit dans la pauvreté. C’est le grand échec de la droite depuis cinquante ans

Par ailleurs, la Colombie a un potentiel de richesse énorme mais la majorité de la population vit dans la pauvreté. C’est le grand échec de la droite depuis cinquante ans qui n’a jamais vraiment voulu de progrès. Une très grande partie de la population vit de salaires vraiment très bas, et il n’y a pas de prestations sociales. Je comprends pourquoi les gens sans perspectives futures, surtout ceux qui ne peuvent ni faire soigner leurs enfants ni leur offrir un accès à l’éducation supérieure, décident de croire en un candidat comme Gustavo Petro.

Précisément, quelles sont les grandes lignes de son programme ?

Son programme était vraiment radical. Il a annoncé une réforme agraire totale : il veut exproprier les moyens et les grands propriétaires, un peu comme ce qui est arrivé en Argentine dans les années 2000. Il parle de redistribution de la richesse d’une manière très anarchique et veut tout simplement prendre l’argent des gens. Communiste, il veut taxer le revenu avec des taux très élevés. C’est pourquoi la jeune génération a voulu voter pour lui : les 18-30 ans sont en grande majorité des personnes qui ont du mal à trouver du travail, ou qui ne veulent pas en trouver. Ces militants regardent vers des pays comme l’Espagne ou la France où il y énormément d’aides de l’État. Ils voudraient la même chose, en plus sans efforts, mais ce n’est pas possible ! Il vaut mieux proposer des offres de travail pour que chacun soit le maître de son destin.

J’étais convaincu que Pedro passerait dès le premier tour, ce qui aurait été terrible pour moi et ma famille qui vit encore en Colombie. Elle réfléchissait déjà à un plan B, se demandant où elle allait partir. Nous étions vraiment inquiets ; ce premier tour est donc un soulagement. Mais Petro a déjà annoncé, et son électorat aussi, qu’ils allaient faire respecter dans la rue ce qui ne serait pas respecté dans les urnes. Ça veut dire qu’il n’accepterait pas la défaite. On a donc peur qu’il y ait des problèmes graves après les élections.

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Qu’en est-t-il de l’autre candidat, Rodolfo Hernandez ? Qu’en pensez-vous ?

Pour beaucoup de Colombiens, que cet homme arrive au second tour est une véritable surprise car il était peu connu. C’est un homme assez âgé (77 ans) et très riche, ultra-libéral sur les questions économiques. Depuis qu’il a fait fortune, il est pour l’ouverture totale des marchés, ce qui n’est pas forcément la bonne solution dans un pays comme la Colombie. D’un autre côté, il a déjà été maire d’une ville du Nord-Est du pays, Bucaramanga, pas loin de la frontière avec le Venezuela, et son bilan est très bon. Il se définit comme quelqu’un qui veut éliminer, éradiquer complètement la corruption. C’est son objectif numéro un et c’est vrai que c’est l’un des fléaux de mon pays. S’il arrive à faire ce qu’il a fait dans sa ville à l’échelle nationale, ce serait déjà un travail énorme.

Il devrait gagner les élections, à moins qu’il y ait une fraude drastique. En effet, tous ceux qui ont voté pour Sergio Fajardo, Federico Gutiérrez ou les autres vont se reporter au second tour sur Rodolfo Hernandez, d’après les sondages. Il est impossible que Gustavo Petro l’emporte. Je m’interroge toutefois sur la capacité à gouverner d’Hernandez, notamment parce qu’il n’appartient pas à un parti politique traditionnel. Même si d’autres candidats comme Federico Gutiérrez qui lui ont apporté son soutien, il n’a pas de vrai soutien au congrès. Il est complètement en dehors des institutions traditionnelles.

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