Dans les années 1970 et 1980, une adolescente n’osait pas dénoncer son bourreau masculin, moins encore quand il était riche et célèbre. Et si ce mépris centenaire du beau sexe avait fini par conduire aux excès féministes contemporains, à cette chasse aux sorcières dans laquelle un homme accusé peut tout perdre du jour au lendemain sans même avoir le temps de se défendre ?
Fin des années 1980, Patrick Poivre d’Arvor est alors une vedette du petit écran. Animateur du journal de 20 heures de TF1, le journaliste d’origine bretonne est le gendre idéal pour des millions de mères françaises. Beau, cultivé, intelligent, charmeur. Une figure de référence à qui vous donneriez sans hésiter le bon Dieu sans confession. Le présentateur de télévision de naguère était un proche parent de toutes les familles, tant le journal était le rendez-vous incontournable. Il n’y avait pas comme aujourd’hui des dizaines de chaînes, des plateformes de streaming, les réseaux sociaux et les conversations What’s App ; tout le monde regardait la petite boîte pour s’informer et se divertir.
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Sur TF1, Poivre s’occupait des deux en présentant le journal et en animant l’émission de divertissement du dimanche intitulée « À la folie ». Une jeune téléspectatrice parmi d’autres, passionnée de théâtre, prit un jour sa plume pour demander à se trouver dans le public, pensant y rencontrer son idole Francis Huster. Elle fut donc invitée. Puis, selon son témoignage de l’époque qu’elle n’a jamais remis en question, agressée sexuellement par la star.
Une histoire que Minute a alors racontée, la jeune femme âgée de 16 ans et demi ayant choisi ce journal afin de se confesser indirectement à son père, celui-ci étant un fidèle lecteur : « Viol ? Le mot est trop fort et souvent mal employé. Détournement de mineure ? Certainement, complètement, absolument. La très jeune femme reste d’une discrétion absolue sur ce qui se passe alors. Mais elle décrit ses angoisses, son trouble. Les phrases candides où elle exprime son désarroi sont touchantes : “Que faire ? Que dire ? Mes parents ? J’ai trop honte de leur avouer. Porter plainte ? Je crains les jugements et les réactions des autres. Et puis qui me croirait ? […] Que me reste-t-il ? La dépression nerveuse. Merci, c’est déjà fait. Il faut que j’essaie d’oublier, c’est tellement difficile” ».
Professionnelle du spectacle, elle a pu accomplir son rêve mais n’a jamais oublié ce qui lui est arrivé, ne variant pas dans son récit
Et la lettre se termine par ce post-scriptum touchant : « Je vous téléphonerai mercredi de mon lycée, mais vous devrez me rappeler : les communications sont si chères ! » Oui, ce n’est pas d’une gamine trop délurée dont lâchement a profité notre grand méchant loup mais d’une petite provinciale fauchée.
Presque 35 ans plus tard, notre lycéenne est devenue une femme. Professionnelle du spectacle, elle a pu accomplir son rêve mais n’a jamais oublié ce qui lui est arrivé, ne variant pas dans son récit. Elle fait d’ailleurs partie des seize plaignantes citées par Mediapart. Quand ses parents ont découvert dans Minute sa pudique confession, ils ont immédiatement compris de qui il s’agissait. O tempora, o mores, son père lui avait formellement déconseillé de porter plainte ou même d’ébruiter l’affaire, effrayé à l’idée de provoquer un scandale, de nuire à l’image et à l’avenir de sa fille, craignant que sa famille ne soit écrasée façon compression de César par la puissance médiatique, les réseaux politiques, tout simplement l’aura d’un homme aimé de tout le pays.
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Comme nous le dit la victime présumée, les femmes n’étaient pas entendues en ce temps, surtout pas les adolescentes. On les soupçonnait d’avoir été des allumeuses, on leur reprochait aussi, même avec de l’empathie, leur ingénuité. Le journaliste de Minute, pourtant compatissant, qualifiait la très jeune femme de « malheureuse imprudente », termes qui ne seraient plus employés dans pareil contexte de nos jours. En paix avec elle-même, celle qui fut une « malheureuse imprudente » n’a toutefois pas rangé l’affaire dans un obscur recoin de son esprit. Elle aimerait que justice soit faite, que celui qui lui a fait longtemps perdre confiance en la gent masculine se repente, s’amende. Une possibilité qu’elle balaie d’un revers de main : « Je ne crois pas qu’il ait eu conscience du tort qu’il nous a fait, c’était un prédateur qui pensait que tout lui était dû ». Les hommes d’alors doivent bien à ces femmes des excuses : non, ils ne les écoutaient pas.





